Comprendre, c’est commencer à agir

Olivi­er BONFOND, Il faut tuer TINA. 200 propo­si­tions pour rompre avec le fatal­isme et chang­er le monde, Édi­tions du Cerisi­er, coll. « Place publique », 2017, 526 p., 25€, ISBN : 2872672044

bonfondPre­mière min­istre bri­tan­nique de 1979 à 1990, Mar­garet Thatch­er a beau­coup con­tribué à l’instauration de l’ordre néo-libéral qui mène aujourd’hui le monde. Son mot d’ordre : « There Is No Alter­na­tive », en acronyme TINA, sig­nifi­ait que le cap­i­tal­isme néo-libéral con­sti­tu­ait le seul hori­zon pos­si­ble pour le monde occi­den­tal. Et que, dès lors, il n’y avait rien d’autre à faire que déman­tel­er les syn­di­cats, pri­va­tis­er les ser­vices publics (san­té, trans­ports, édu­ca­tion), baiss­er les impôts, défaire le droit du tra­vail, rabot­er les salaires, s’attaquer au sys­tème de pro­tec­tion sociale, favoris­er les prof­its indus­triels et financiers en pré­cip­i­tant une par­tie sans cesse crois­sante de la pop­u­la­tion laborieuse dans la pré­car­ité et la mis­ère. En somme : pri­va­tis­er, déré­gle­menter et appau­vrir les moins nan­tis.

Olivi­er Bon­fond est un écon­o­miste pro­gres­siste, notam­ment spé­cial­isé dans l’analyse de la dette publique[1]. Il ne partage pas cette vision fatal­iste. Il fait par­tie des écon­o­mistes et des chercheurs de plus en plus nom­breux qui con­sid­èrent que le cap­i­tal­isme ultra-libéral épuise les ressources de la planète à court terme et, si rien ne change, mène l’humanité à sa perte. Dès lors, au prix d’un impres­sion­nant tra­vail de doc­u­men­ta­tion, étalé sur plusieurs années et ayant béné­fi­cié de beau­coup de sou­tiens ami­caux, il a entre­pris la rédac­tion d’un ouvrage mon­u­men­tal et ambitieux : Il faut tuer TINA. 200 propo­si­tions pour rompre avec le fatal­isme et chang­er le monde.

Que faire quand les inégalités explosent ?

Son livre est divisé en qua­tre par­ties. La pre­mière énumère les défis à relever et met en per­spec­tive la notion d’alternative. Les trois autres s’attaquent en une quin­zaine de chapitres à quelques grandes ques­tions : « Met­tre l’économie au ser­vice des peu­ples » (économie et finance), « Pren­dre soin des humains et de la planète » (con­di­tions de vie et pro­tec­tion de l’environnement) et « Con­stru­ire une démoc­ra­tie réelle » (les con­di­tions d’une citoyen­neté active et cri­tique).

Un objec­tif fédère les propo­si­tions inno­vantes illus­trées dans l’ouvrage : « Notre pro­jet doit vis­er l’émancipation économique, poli­tique et sociale des peu­ples, c’est-à-dire la pos­si­bil­ité pour l’humanité de se libér­er de toutes les formes d’oppression », pré­cise Olivi­er Bon­fond.

Pour l’auteur, la sit­u­a­tion est « cat­a­strophique » : « Non seule­ment les déficits soci­aux, écologiques et démoc­ra­tiques sont gigan­tesques, mais en plus ils vont gran­dis­sant ». Car « la grande majorité de l’humanité vit dans des con­di­tions inac­cept­a­bles. Et n’oublions pas que 70 % des per­son­nes vivant sous le seuil de l’extrême pau­vreté dans le monde sont des femmes ». Quelques exem­ples : la faim tue 9 mil­lions de per­son­nes chaque année, 11% de la pop­u­la­tion humaine n’a pas accès à l’eau potable et 19% à l’électricité, 774 mil­lions d’humains (dont deux tiers de femmes) sont anal­phabètes, deux mil­liards de per­son­nes ne dis­posent pas d’un loge­ment décent, la moitié des 3 mil­liards d’humains qui tra­vail­lent doit vivre avec moins de deux dol­lars par jour et plus d’un cinquième vit sous le seuil de l’extrême pau­vreté.

Une par­tie de la pop­u­la­tion des pays rich­es n’échappe pas à ces prob­lèmes, car « Ces vingt-cinq dernières années, les iné­gal­ités ont explosé (…) Les mesures néo-libérales, en par­ti­c­uli­er la dérégu­la­tion finan­cière, mis­es en œuvre pen­dant deux décen­nies et demi expliquent cette évo­lu­tion ter­ri­fi­ante (…) En jan­vi­er 2016, un rap­port d’Oxfam Inter­na­tion­al con­clu­ait que les soix­ante-deux per­son­nes les plus rich­es du monde pos­sè­dent la même richesse que la moitié la moins riche de la pop­u­la­tion mon­di­ale ».

Une démonstration rigoureuse

La démarche est effi­cace : des faits étayés, des infor­ma­tions pré­cis­es, des chiffres élo­quents, des con­clu­sions logiques et une atten­tion par­ti­c­ulière pour la sit­u­a­tion des pays du Sud, par­ti­c­ulière­ment celle des femmes. La visée qua­si ency­clopédique du livre en rend la syn­thèse dif­fi­cile, mais rares sont les domaines qui ne sont pas abor­dés (l’UE en tant que telle, peut-être). On observe cepen­dant le souci con­stant de con­sid­ér­er les choses d’un autre point de vue : met­tre en évi­dence la sol­i­dar­ité entre les peu­ples et les con­ti­nents au lieu de con­stater l’exploitation des ressources et des êtres humains au prof­it de la minorité des 1% de ren­tiers, de cadres de haut vol, d’actionnaires et de spécu­la­teurs.

L’auteur mul­ti­plie les exem­ples de solu­tions alter­na­tives inven­tées de par le monde pour ten­ter de faire pièce au néo-libéral­isme : abo­li­tion des dettes odieuses ou illégitimes, obser­va­tion de l’échec général­isé de la pri­vati­sa­tion des ressources et des éner­gies, mise en évi­dence de l’effet désas­treux du cap­i­tal­isme sur l’environnement, inef­fi­cac­ité cri­ante des poli­tiques d’aide au développe­ment, val­ori­sa­tion des ini­tia­tives pop­u­laires, des coopéra­tives et des entre­pris­es con­trôlées par les tra­vailleurs.

Si l’ouvrage est ambitieux, il est égale­ment engagé : Olivi­er Bon­fond défend avec con­vic­tion le pro­jet d’un social­isme du XXIe siè­cle, sol­idaire et rationnel, mais dégagé des dérives total­i­taires, opposé au néo-libéral­isme destruc­teur, mais par­tielle­ment com­pat­i­ble avec l’économie de marché et, surtout, pri­or­i­taire­ment soucieux du bien com­mun, de l’intérêt général, d’une démoc­ra­tie renou­velée et de la survie de la planète. Des enjeux où se rejoignent à leur manière bon nom­bre d’économistes hétéro­dox­es et de penseurs qui réfléchissent aujourd’hui à l’avenir du monde dans une optique pro­gres­siste, comme les Écon­o­mistes Atter­rés, Jean Ziegler, Susan George, Nao­mi Klein, Chan­tal Mouffe, Paul Jori­on, et bien d’autres.

                                                                                         René Begon


[1] Olivi­er BONFOND, Et si on arrê­tait de pay­er ? 10 questions/réponses sur la dette publique belge et les alter­na­tives à l’austérité, Aden, CADTM, CEPAG, 215 p., 12€.