La vie en jeu…

Alain DARTEVELLE, Toy Boy et autres leur­res, illus­tra­tions de Marc Sevrin, Acad­e­mia, coll. “Livres libres”, 2017, 166 p., 16,15 €/ ePub : 12.99 €, ISBN : 978–2‑8061–0346‑8

dartevelleCela fait longtemps déjà qu’Alain Dartev­elle nous a famil­iarisés avec ses incur­sions malignes dans un futur par­fois assez proche pour fig­ur­er un corol­laire de notre actu­al­ité. C’est certes le cas avec Toy Boy et autres leur­res qui, à la suite du réc­it prin­ci­pal, réu­nit sept nou­velles de la même eau. Avec la com­plic­ité des images de Marc Sevrin, d’un noir pro­fond et réal­isées selon la tech­nique de la carte à grat­ter.

Venue à Tokyo pour y présen­ter sa col­lec­tion de créa­tions biotech­nologiques à la foire mon­di­ale du tex­tile intel­li­gent, la styl­iste Anna Win­fall, désœu­vrée en fin de par­cours, s’offre une « escapade sen­suelle » pro­posée par un site de ren­con­tres très par­ti­c­uli­er. Elle fait ain­si  la con­nais­sance du très séduisant Stanis­las avec qui le courant (haute ten­sion) passe très vite et qui l’entraine avec autorité dans un trip étour­dis­sant. Ce Toy Boy, cet homme-jou­et, pour qui elle éprou­ve un sen­ti­ment très fort s’avère bien­tôt n’être qu’un androïde dûment pro­gram­mé et gavé notam­ment de cita­tions lit­téraires qu’il mul­ti­plie en toutes occa­sions. La pas­sion d’Anna pour son Stany n’en est pas pour autant refroi­die. Et au gré des péripéties de leur rela­tion, par­fois très orageuse, com­men­tée alter­na­tive­ment par l’un et l’autre, Dartev­elle nous entraîne dans le tour­bil­lon parox­ys­tique, puis­sam­ment éro­tique et même méta­physique, des faux-sem­blants assumés qui se joue entre une Anna débous­solée par son addic­tion et le mal d’être (ou de ne pas être vrai­ment) de son jou­et, ce répli­cant dont elle est elle-même le jou­et.  On rejoint ain­si un univers proche de Les androïdes rêvent-ils de mou­tons élec­triques? le roman qui inspi­ra le mythique Blade Run­ner de Rid­ley Scott, dû à la plume de Philip K. Dick dont la grande ombre hante le livre de Dartev­elle jusque dans une autre nou­velle. Dans Retour à Fuller­ton (l’université où sont con­servées les archives de Dick), le maître améri­cain de la SF se retrou­ve, après sa mort, con­fron­té à l’ensemble de son œuvre et des per­son­nages qu’il a créés. Con­fronta­tion qui se  con­clut sur le rire de ce répli­cant que «du haut des nues, le démi­urge K. Dick observe s’éloigner, puis se per­dre dans les méan­dres du jeu de société qu’est la lit­téra­ture ». Autre jeu donc : celui de ces poupées russ­es qui trahit la per­ma­nente obses­sion méta­physique de Dick pour qui, dans le réc­it, vivants et morts seraient « inten­sé­ment unis comme le Ying et le Yang, sur cette bonne vieille Terre fic­tive ou non… ». À retenir aus­si, le mot lumineux de Dick lui-même repris en exer­gue : « La réal­ité, c’est ce qui refuse de dis­paraître quand on cesse d’y croire ».

Retour à Tokyo. Autre grande ombre par­mi celles qui hantent le réc­it-titre : celle de Yukio Mishi­ma qui, dans une séquence de leur trip, prête même au cou­ple sin­guli­er Stany-Anna un décor de mer et d’escarpements qui rap­pelle notam­ment le Pèleri­nage aux trois mon­tagnes de l’écrivain japon­ais. Quant à la fin trag­ique et fic­tive de l’androïde et d’Anna pré­cip­ités tous deux dans un gouf­fre, elle se veut aus­si une référence explicite à la fin magis­trale d’un autre chef‑d’œuvre. C’est ce que pré­cise une Anna qui s’est vue dans le rôle « du chien mort dont par­le le livre », de la « charogne », de « la morte-vivante accom­pa­g­nant son amant dans ce sui­cide romanesque » : « Tout me revient, alors, de la scène finale d’Au dessous du vol­can qu’avait déclamée Stany. Car tout y est comme chez Lowry ! ». Puis, la vie reprenant son cours, Anna relancée par le site de ren­con­tres se voit à nou­veau déchirée entre le désir de renou­vel­er son con­trat et  renouer ain­si avec sa pas­sion dévo­rante et, d’autre part, sachant ce qu’elle sait, la crainte de vivre une tricherie sans véri­ta­ble issue. Une impos­ture assez sem­blable en somme à la cig­a­rette élec­trique, sa careniña dont l’image l’accompagne tout au long du réc­it et qu’elle affecte de fumer comme une vraie.

Au-delà d’une his­toire d’amour tor­ride d’une remar­quable vir­tu­osité, où l’illusion devient une sec­onde vie, la ques­tion se pose de savoir si la réal­ité extérieure a plus de poids sur la vie que les sen­ti­ments éprou­vés par delà le vrai et le faux. Ou encore : faut-il red­outer le règne tou­jours plus prég­nant du virtuel et des biotech­nolo­gies ou faut-il appren­dre à vivre avec eux ? Mais aus­si : qu’adviendra-t-il de l’androïde, de l’être sans passé, si dans sa grande soli­tude et au-delà des réflex­es con­di­tion­nés, il accède un jour au ter­ri­toire où se lève l’aube des vrais sen­ti­ments ?

Ghis­lain Cot­ton