Avec les marins d’eau douce

Chris­tine VAN ACKER, Domi­cil­iés à bord, Les grands lunaires, 180 p., 20 €

van acker domicilies a bordIls arpen­tent nos fleuves et canaux, sem­ble-t-il depuis tou­jours, sans que nous puis­sions voir vrai­ment leurs vis­ages, sans que nous enten­dions leur voix brouil­lée par les mou­ve­ments des flots. Chris­tine Van Ack­er est issue d’une lignée de bate­liers depuis cinq généra­tions et elle nous livre pour mémoire ce que fut la vie de ses par­ents et les pro­fondes muta­tions con­nues par leur méti­er. Paru chez Quo­rum en 1994, l’ouvrage est aujourd’hui réédité et il con­stitue une mine de ren­seigne­ments patiem­ment col­lec­tés et exposés.

La grande orig­i­nal­ité de la démarche de l’auteure est que celle-ci a don­né pri­or­ité à la mise en lumière des doc­u­ments qu’elle a rassem­blés et qui sont le plus sou­vent repro­duits ou cités dans l’ouvrage. En effet, out­re les pho­tos et archives présen­tées, elle a puisé dans des enreg­istrements réal­isés auprès des mem­bres de sa famille, mais aus­si dans leur cor­re­spon­dance. Au tra­vers de ceux-ci, nous entrons de plain-pied dans la vie quo­ti­di­enne des bate­liers, celle des enfants éloignés pour la sco­lar­i­sa­tion, des hommes emportés par les con­flits armés, des fiancés séparés, des proches retenus par les crues ou sur les canaux pris par les glaces. Mais tout ce petit monde qui vit à bord, hommes femmes et enfants,  a en com­mun une cul­ture du labeur et de la sol­i­dar­ité de ceux qui affron­tent les dan­gers des eaux, mais aus­si le sens de la fête, de la man­i­fes­ta­tion du plaisir de se retrou­ver.

En par­tant des réc­its recueil­lis, Chris­tine Van Ack­er a fait le choix de s’effacer par moments et de don­ner pleine voix à des généra­tions de per­son­nes peu enclines à pren­dre la plume et à s’exprimer publique­ment. Si cer­tains doc­u­ments sont un peu bruts, en ce qu’ils sont retran­scrits tels qu’enregistrés, ils gag­nent en authen­tic­ité et en intim­ité. Le glos­saire présen­té en fin de vol­ume per­met égale­ment de mesur­er à quel point la sin­gu­lar­ité de l’univers de la batel­lerie se man­i­feste égale­ment dans le lan­gage partagé.

Ten­ant tout à la fois du doc­u­men­taire eth­nologique et de l’album de famille, cet ouvrage touchant au ser­vice de la mémoire col­lec­tive méri­tait de rede­venir disponible, ce qui est désor­mais chose faite grâce à une souscrip­tion qui a ren­con­tré le suc­cès escomp­té.

Thier­ry Deti­enne