Guerre et paix : où l’on voyage au cœur du cœur du cœur humain

Éric CLÉMENS, Penser la guerre ?, CEP, 2017, 153 p., 12 €, ISBN : 978–2‑39007–033‑7

clemensLa guerre ? Voilà bien un « objet » dont on ne fera jamais le tour. Voilà bien une « ques­tion » qui ali­mente d’au­tant plus nos con­ver­sa­tions que, ces temps-ci, on « baigne dedans », dirons-nous, tant, au quo­ti­di­en, experts en géopoli­tique et straté­gies divers­es occu­pent les ondes médi­a­tiques, nous seri­nant à tour de bras leur prêchi-prêcha angois­sants ou, pour le moins, inquié­tants.

Bon.

On peut tou­jours faire sem­blant de ne rien enten­dre. On peut tou­jours détourn­er la tête et, dis­ons, regarder les petits oiseaux ou s’in­ter­roger sur le sens pro­fond de l’ex­is­tence, la « vérité vraie de la vie, de l’art, de la lit­téra­ture, etc. ».

On peut aus­si pren­dre l’af­faire à bras le corps. Se pencher dessus à la loupe. Pas pour vider la ques­tion une bonne fois pour toutes – ne sont pas encore nés celui ou celle qui en don­nera « le sens ultime », ne naîtront d’ailleurs prob­a­ble­ment jamais. Mais juste fournir quelques pistes, quelques « out­ils » solides. De quoi mieux cern­er cette « chose » lit­térale­ment fuyante. Qua­si impens­able – voire impens­able. Qui tou­jours débor­de en tout cas. Échappe aux mains de celles et ceux qui ten­tent de la saisir et de, par exem­ple, la cir­con­scrire dans des points de vue ou des déf­i­ni­tions trop étriqués.

C’est ce à quoi s’at­tèle Éric Clé­mens, poète philosophe ou philosophe poète, ancien com­parse de Jean-Pierre Ver­heggen et Chris­t­ian Pri­gent au sein de la revue TXT, grand pas­sion­né de la langue, de ses capac­ités d’in­ven­tion et de réin­ven­tion du monde, oui, c’est ce autour de quoi Éric Clé­mens « tourne » dans Penser la guerre ?, son dernier essai en date. Livre bien dense, bref, mais tout en rigueur et en savoirs divers. Livre qui, ô joie, ô bon­heur, invite ses lecteurs et lec­tri­ces à porter sur les dis­cours ambiants un regard pour le moins cri­tique. À s’in­ter­roger égale­ment sur l’o­rig­ine pro­fondé­ment humaine de la guerre, je veux dire : pro­fondé­ment inscrite en nous, inhérente, si l’on veut, à notre « nature humaine ».

Bon. D’ac­cord.

On voudrait toutes et tous – enfin : je pense – que les choses soient plus sim­ples. Que la guerre fiche le camp. Débar­rasse le planch­er une bonne fois pour toutes. Qu’il n’y ait plus sur cette Terre qu’amour et paix. Ou quelque chose du genre. Oui mais voilà. Quand on y regarde de plus près, quand on com­pulse, comme fait Clé­mens, les ouvrages et les théories sur la guerre, des plus clas­siques ( comme celle de Clause­witz, par exem­ple ) aux plus auda­cieuses ( comme celle de Pierre Clas­tres ), on ne peut que con­stater : la guerre, la vio­lence illim­itée qu’un groupe humain – tribu ou nation par exem­ple – porte con­tre un autre groupe humain, néces­saire­ment autre, sociale­ment ou poli­tique­ment autre, cette agres­siv­ité destruc­trice a tou­jours fait par­tie du paysage. Du moins, depuis que les humains par­lent, inven­tent, grâce à leur langue, non seule­ment des mythes, des fic­tions sur le monde, des reli­gions, mais aus­si de l’or­gan­i­sa­tion, des rap­ports soci­aux, des rap­ports de genre, des pre­scrip­tions com­porte­men­tales, etc. Bref : nous sommes ce que nous sommes : des êtres par­lants. Nous baignons dans les mots, en quelque sorte. Dans les flux de paroles. N’ar­rê­tons pas, n’ar­rêterons pas, tant que nous serons « humains », de « fic­tion­ner », d’in­ven­ter, au moyen de la langue, des cli­vages, des regards sus­picieux, de laiss­er une force inouïe débor­der.

Com­ment lut­ter con­tre ? Com­ment faire en sorte que tout cela ne dégénère pas en une vio­lence mor­tifère et sans lim­ite ? Par­mi les divers­es ques­tions abor­dées, Clé­mens sug­gère au moins deux pistes : l’une s’in­spire des sociétés dites « prim­i­tives » où la guerre sou­vent s’in­scrit dans un rit­uel, un code visant à préserv­er comme on peut la cohérence sociale, tout en lais­sant la pos­si­bil­ité aux désac­cords, aux bouf­fées de vio­lence, de « s’ex­primer », de se laiss­er voir au grand jour ; l’autre est dans le débat démoc­ra­tique, occa­sion con­tem­po­raine de faire enten­dre cette part vio­lente, « mau­dite » ( pour repren­dre le mot de Georges Bataille, l’un des auteurs cités par Clé­mens ), occa­sion unique de la faire descen­dre dans l’arène, en tout cas, et sans pren­dre les armes.

C’est que, sug­gère d’emblée Clé­mens en début d’ou­vrage, il y a un écueil à éviter si l’on veut « penser la guerre », penser ce phénomène éminem­ment humain : laiss­er de côté cette part mau­dite, refuser d’en tenir compte, s’ob­stin­er en petit âne buté à scinder à tout prix les choses. Sépar­er le bon grain de l’ivraie, en somme. Oppos­er la guerre à la paix. Vouloir une paix absolue – pax romana ou amer­i­cana, comme on voudra – au détri­ment de la guerre, comme si guerre et paix ne prove­naient pas du même fond, même vieux fond. Obstiné­ment refuser de pren­dre en compte ce vers quoi nous poussent les nom­breux savoirs con­vo­qués par Clé­mens, anthro­polo­gie, étholo­gie, psy­ch­analyse, philoso­phie, lit­téra­ture, arts de la guerre, stratégie, bio-éthique, biolo­gie, etc. S’ob­stin­er à vouloir une société « clean ». Pro­pre sur soi. Sans part mau­dite. Comme si nous n’é­tions pas toutes et tous tra­ver­sés, mus autant par nos pul­sions vio­lentes que par nos pul­sions débor­dant d’amour.

Je pense subite­ment ceci : on pour­rait lire les livres de Clé­mens, ses essais, comme de mag­nifiques plaidoy­ers. Des bouteilles lancées à la mer. Des invi­ta­tions aux lec­tri­ces et lecteurs à faire leur bout de « taf », comme on dit. À pren­dre à bras le corps leur part mau­dite. À lui faire place dans leurs fic­tions, leurs inven­tions lan­gag­ières, leurs flux de paroles créant mythes, réc­its et struc­tures sociales, économiques ou poli­tiques. À la cern­er au mieux. À com­pren­dre com­ment elle agit. À con­tr­er ses excès tout en lui per­me­t­tant d’être exces­sive. Vaste pro­gramme. Beau pro­gramme. Belle invi­ta­tion nous per­me­t­tant, enfin, d’en­trevoir une sor­tie. De quit­ter, fût-ce un peu, l’é­tat de stupé­fac­tion et d’ahurisse­ment, l’hébéte­ment dans lequel nous lais­sent sou­vent, nous, humains, début du XXIe siè­cle, Europe, le révoltant cours des choses, l’indig­nant déchaîne­ment de vio­lence à deux pas de chez nous et chez nous.

Vin­cent Tholomé