La vengeance est un plat qui se mange froid

Geneviève DAMAS, La soli­tude du mam­mouth, Lans­man, 2017, 48 p., 11 €, ISBN : 978–2‑8071–0154‑8

damas solitude du mammouth.jpgBérénice s’est fait avoir comme un bleu. Alors qu’elle pen­sait couler des jours pais­i­bles avec son Brice de mari, ses enfants et sa jolie mai­son bien pro­pre, ne voilà-t-il pas que son cher et ten­dre se fait la malle avec l’une de ses étu­di­antes, une midinette de vingt-deux ans, aux jambes inter­minables et à la poitrine généreuse. Brice 1 — Bérénice 0. Les pleurs et le KO passés, il lui faut s’activer et lui mon­tr­er qu’il a eu tort de la quit­ter. Elle n’a pas passé plusieurs années de sa vie à net­toy­er ses chemis­es, lui pré­par­er à bouf­fer, organ­is­er les vacances, torcher le cul des goss­es, pay­er les fac­tures, couch­er les mioches, lessiv­er, grat­ter, suer encore et encore, pour se faire jeter comme une mal­pro­pre.

Mais quel moyen utilis­er ? Pay­er un Albanais pour lui arranger le por­trait ? Trop clas­sique. C’est auprès du psy­cho­logue Wat­zlaw­ick et de l’une de ses théories qu’elle va trou­ver la solu­tion. Elle va s’employer à faire vivre un enfer à son mari et à sa nou­velle com­pagne – qu’elle affu­ble, au pas­sage, du char­mant petit nom de Mélanome. Face à eux, Bérénice adopte la zen atti­tude et joue l’ex super cool qui gère for­mi­da­ble­ment bien la sépa­ra­tion. Mais dans leur dos, elle utilise toute son énergie pour leur con­coc­ter le pire. Brice 1 — Bérénice 1. Pour qui se prend-il ce bel hyp­ocrite sur son nou­veau scoot­er qui joue les Apol­lons aux cheveux gom­inés ? Lax­atif, fientes de pigeons, sucre mali­cieux, col­is piégé… Tout leur sera fatal. Elle veut ruin­er leur vie, ni vue ni con­nue. N’y va-t-elle tout de même pas un peu fort, la petite Bérénice ? À force de jouer avec le feu, on finit par se brûler. Le match pour­rait bien don­ner lieu à un ex aequo, voire à un for­fait…

On sent que Geneviève Damas a pris plaisir à écrire cette pièce, plaisir que nous parta­geons ample­ment à la lec­ture du texte. Cette his­toire mor­dante est cru­elle­ment drôle. Le miroir nous est ten­du à plusieurs repris­es. Pas besoin d’avoir vécu une telle sit­u­a­tion de sépa­ra­tion pour se sen­tir concerné(e) par tous les épisodes du quo­ti­di­en que Geneviève Damas nous décrit avec gour­man­dise et féroc­ité. On se prend à détester ce pau­vre Brice et à aimer le voir souf­frir douce­ment. Ce mono­logue nous emmène à tra­vers une foule de sen­ti­ments dif­férents, que la plume de l’auteure décrit avec justesse. Du rire au dégoût, de la tristesse à la colère la plus vive, tout y passe. Les pen­sées de la nar­ra­trice se tour­nent à plusieurs repris­es vers les mam­mouths, ces mastodontes oubliés, engloutis sous la glace et les mil­lions d’années. Bérénice a peur de som­br­er dans cette même soli­tude, aban­don­née de tous. Mais le sché­ma ne sera peut-être pas totale­ment iden­tique et sous l’ère glaciaire appa­raîtront peut-être quelques perce-neiges.

Émilie Gäbele