Auteur en quête de son personnage

Annie PRÉAUX, Bird et le mage Chô, M.E.O., 2017, 220 p., 17€, ISBN : 978–2‑8070–0134‑3

preauxSan­drine se réveille un matin dans sa mai­son d’enfance où trô­nent les objets et les meubles d’un autre. Que s’est-il passé cette nuit-là ? Après avoir appris bru­tale­ment son licen­ciement et avoir noyé son cha­grin et son incom­préhen­sion dans des litres d’alcool, San­drine a atter­ri devant son anci­enne porte, en pleu­rant, frap­pant et appelant son défunt père. Le nou­v­el occu­pant, Jean-Marc, l’a recueil­lie chez lui et touché par sa détresse, lui a prodigué des soins. Le lende­main, il la laisse repar­tir, non sans regret. Une fas­ci­na­tion le prend tout d’un coup pour San­drine qui ressem­ble à s’y tromper à Bird, l’héroïne de son roman préféré, Le bais­er can­ni­bale. Il sent qu’il a besoin d’elle pour écrire à son tour le roman dont il a tou­jours rêvé, mais il la laisse s’échapper.

Le début du réc­it con­voque les deux per­son­nages qui res­teront séparés tout le reste de l’action, si ce n’est par échange de cour­riels, sou­vent spo­radique, par­fois inten­sif. Jean-Marc, de son côté, a enchaîné les coups durs. Après le départ de sa femme et de sa fille pour les États-Unis, il a arrêté de tra­vailler quelques mois plus tôt suite à une alter­ca­tion avec un élève. Ses con­vic­tions d’enseignant sont cham­boulées. La dépres­sion tisse sa toile autour de lui, l’agoraphobie le guette. Toute­fois, cette envie de retrou­ver sa Bird l’obsède et lui redonne des ailes. Bien­tôt, il reprend le chemin de l’école, il accueille sa fille comme chaque année pen­dant l’été, revoit une vieille amie… et peu à peu, il reprend goût à la vie et à son méti­er.

San­drine a quant à elle beau­coup de dif­fi­cultés à accepter cet arrêt pro­fes­sion­nel imposé. Le mot « chô­mage » la ter­ri­fie, ce « mage Chô », comme elle l’appelle, qui tient les rênes tel un maître sur­puis­sant. Elle pâlit dès qu’elle repense à cette journée et aux mots de son man­ag­er. Elle menait pour­tant une bril­lante car­rière de com­mer­ciale dans une entre­prise phar­ma­ceu­tique. Du moins jusqu’il y a quelques mois… Son père avait alors débar­qué à nou­veau dans sa vie, lui qui ne l’avait pas élevée et que très peu aimée. Lui qui n’avait que le mot « argent » à la bouche, lui qui était un excel­lent entre­pre­neur, se voy­ait soudaine­ment amoin­dri par la mal­adie. Après son licen­ciement, per­due et anéantie, San­drine s’enfuit à Mon­tig­nies, dans la mai­son de son père, et y pose ses bagages, le temps de sor­tir la tête de l’eau. Son iner­tie, par­fois agaçante, la paral­yse. Elle sym­pa­thise toute­fois rapi­de­ment avec le voisi­nage et petit à petit se crée un nou­v­el univers. Elle se prend d’intérêt pour le fameux livre dont lui par­le Jean-Marc et se sur­prend à se com­par­er à Bird. San­drine et Jean-Marc parvien­dront-ils à se com­pren­dre, à s’aider, à con­tin­uer ? Le roman de Jean-Marc ver­ra-t-il le jour ?

Le lecteur suit en par­al­lèle les his­toires des deux pro­tag­o­nistes qui restent liés par cet échange de cour­riels. Avec la présence de cet autre roman, Le bais­er can­ni­bale, la fic­tion s’immisce dans la fic­tion – quoique l’intrigue de ce fameux Bais­er nous ait lais­sée quelque peu pan­toise. Le roman que Jean-Marc aimerait écrire n’est-il pas en train de pren­dre forme sous nos yeux ?

Mise en abyme,  côté piran­del­lien, références lit­téraires, grandes envolées lyriques, on sent la roman­iste et l’enseignante qui se cachent der­rière Annie Préaux. Son écri­t­ure, par moments très frag­men­taire, nous plonge dans les pen­sées des per­son­nages ou les méan­dres de l’existence qui passe, de l’eau qui coule, du vent qui souf­fle… Ce roman se veut une belle leçon de vie, tout en nuances, qui nous donne envie de laiss­er libre champ aux bon­heurs les plus sim­ples et de croire un peu plus en nos rêves les plus fous.

Émi­lie Gäbele