Un journal de théâtre à trois temps

Jean-Marie PIEMME, Accents toniques. Jour­nal de théâtre (1973 – 2017), pré­face de Stanis­las Nordey, Alter­na­tives Théâ­trales, 2017, 440 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87428–106‑8

piemme accents toniquesLe théâtre vu, regardé, lu, écrit, analysé, racon­té par Jean-Marie Piemme en trois tranch­es tem­porelles per­me­t­trait de lire le presque demi-siè­cle qu’il nous donne à revis­iter sur les scènes du monde et en Bel­gique fran­coph­o­ne en par­ti­c­uli­er.

Le pub­lic, l’intelligence du jeu, Brecht, le peu­ple (ce qu’on appelait il y a peu la « classe ouvrière »…), les sys­tèmes de pro­duc­tions théâ­trales dans tous leurs détours, les explo­rations répétées de cer­tains auteurs de prédilec­tions, la mise en scène qui résiste aux exi­gences du plateau et le trans­forme, les con­flits idéologiques et esthé­tique majeurs qui ont mar­qué l’histoire de notre théâtre depuis ce que l’on a appelé le « jeune théâtre » (les années sep­tante), le corps à l’opéra, l’École,…voilà la matière de ce livre cap­i­tal pour la mémoire d’un art vivant, sou­vent séduit par les sirènes du suc­cès con­fort­able.

Jean-Marie Piemme, né en Wal­lonie en 1944, entame le sujet en rap­pelant d’emblée ses orig­ines lié­geois­es de famille ouvrière, l’université, la décou­verte d’un explo­rateur de génie, Marc Liebens, puis peu à peu les familles qui se for­ment, l’auteur Lou­vet, le met­teur en scène Sireuil, le Théâtre du Parvis (Saint-Gilles), La Mon­naie (de Gérard Morti­er) et ses déploiements de tal­ents nou­veaux, ses embardées dans de nou­velles formes dra­ma­tiques…

Une phrase résume la dynamique que con­fie Piemme au théâtre…. « Le théâtre laï­cise le monde. Le “comme si” du théâtre, c’est la vérité qui doute, la vérité qui ne colle pas, qui ne veut pas vous étran­gler pour vous con­va­in­cre, qui ne vous crève pas les tym­pa­ns pour avoir rai­son. En des temps mar­qués par la mor­sure du religieux, la sim­ple exis­tence du théâtre est son pre­mier mérite. »

1973–1986, décou­vertes, ini­ti­a­tions, expéri­ences. Gérard Morti­er en 1984 invite Piemme à le rejoin­dre et ce sera la grande révo­lu­tion d’un opéra que l’auteur con­sid­ère comme un art d’un autre temps et, en ce sens, un art extrême­ment éclairant sur notre mémoire en dérive. L’auteur y développe un tra­vail de dra­maturgie si récent sur nos scènes et le pour­suit avec Philippe Sireuil dans nom­bre de spec­ta­cles.

1987–2000 : « Avant d’être un réel, con­tenu, le réel est un con­tact, un impact. Écrire, c’est box­er (…) » . Écri­t­ure et représen­ta­tions des pre­mières pièces Sans men­tir, Neige en décem­bre (une cinquan­taine aujourd’hui), le tra­vail avec le Groupov de Liège. « Je m’intéresse d’abord aux fron­tières intérieures des gens, à nos fron­tières intérieures. Moyen de le faire : approcher par les con­tra­dic­tions. (…) ».

2001–2017 : la dom­i­na­tion de la dif­fu­sion sur la créa­tion. Le marché, le ren­de­ment des tournées, la pro­liféra­tion des co-pro­duc­tions que néces­si­tent les nou­velles créa­tions, engen­dre une glis­sade jusqu’à aujourd’hui dans le frag­ile équili­bre de la rentabil­ité d’un spec­ta­cle et de sa rage d’indépendance. Écri­t­ure de pièces (Brux­elles print­emps noir, autour des atten­tats, Jours radieux sur la ten­ta­tion extrémiste…)

L’écriture de Piemme, tout au long de cet ouvrage majeur, est flu­ide, nette, pré­cise. Un péd­a­gogue joyeux l’habite et tout devient plus clair pour com­pren­dre dans la « jun­gle des villes » les affron­te­ments de gen­res, de déc­la­ra­tions et de pra­tiques du théâtre, vivant, encore, tou­jours vivant.

Daniel Simon


Alter­na­tives théâ­trales, témoin fidèle du par­cours artis­tique de Jean-Marie Piemme, inau­gure avec Accents toniques une nou­velle col­lec­tion de textes théoriques bime­dia (papi­er et numérique) sur les arts de la scène, Alth.</span>