François Jacqmin : prendre le néant à son propre piège

Un coup de cœur du Carnet

François JACQMIN, Traité de la poussière (juin 1990 – février 1991), Cadran ligné, 2017, 220 p., 17 €, ISBN : 2954369663

Après Le Manuel des agonisants (Tétras-Lyre) puis l’essai L’Écriture et la foudre signé Gérald Purnelle (Midis de la Poésie / L’Arbre à paroles), tous deux parus en 2016, voici que s’étend à nouveau le vaste chantier poétique laissé en friche par le poète François Jacqmin à sa disparition, en 1992. Composé d’inédits extraits du Fonds Jacqmin que conservent les Archives du Musée de la Littérature, ce recueil répond au désir exprimé par le poète, celui de « construire un livre qui n’aurait jamais vu le jour. » Ce sera Le Traité de la Poussière, un titre qu’aurait pu jalouser Cioran…


À lire : Archives François Jacqmin aux A.M.L.


Sabrina Parent, postfacière du volume, s’attache à retracer le cheminement philologique de cette série inachevée, dont la composition est marquée par l’urgence, Jacqmin étant déjà, au moment de sa rédaction, miné par la maladie qui l’emportera quelques mois plus tard. Urgence d’écrire, urgence d’être et surtout d’exprimer l’Être, sa course comme sa déchéance, sa présence comme son effacement. Il n’est pas anodin d’apprendre que ces quelque deux cents poèmes se sont « détachés », comme on le dirait d’un iceberg, de l’ensemble que formait initialement Le Manuel des agonisants. Gérald Purnelle expliquait la portée « pratique » de cet ouvrage destiné « aux êtres humains qui feront cette expérience [de l’agonie] » ; le Traité de la Poussière conserve cette part matricielle de nature spéculative, mais lui ajoute, à l’approche du crépuscule inéluctable, une dimension existentielle.

Si Jacqmin, physiquement, ne peut que constater son délabrement, c’est grâce à l’affirmation de son Verbe qu’il se coltine avec le Néant et qu’il parvient à lui tenir la dragée haute. Une lutte s’instaure donc dans ces discrets sizains, et une violence, bien que contenue, sourd de chacun d’eux. D’emblée, Jacqmin met en place une poétique de la résistance, en prenant le maquis de sa propre intériorité en péril :

Il faut détruire les voies
qui conduisent
à l’être

y compris
celles qui conduisent
à la destruction de ces voies.

Le verbe et le substantif « être » se mettent à bourgeonner et refleurissent, en perce-neige trouant la chape glaciaire qui prétend étouffer la voix et l’âme du poète. Les deux strophes de chaque « sizain » obéissent alors à une troublante logique de réflexion, comme si la première observait son image, déjà passée au-delà du miroir où toute contradiction se résout.

L’approche de l’être s’effectue
aussi
à travers le chant

qui se poursuit
dans le silence que chante
l’être 

De solitaire et intime qu’elle fut de son vivant, l’auto-initiation à la mort que se ménagea Jacqmin se mue, dans les pages abandonnées après lui, en la relation d’une expérience anonyme, partant absolue et universelle. Précise, elle touche au plus profond nos précaires sensibilités. Généreuse, elle nous arme de sens et de pensée afin de mieux affronter l’insensé et l’impensable.

L’infini
s’érige devant moi. Il me presse de rendre compte
de ce qu’est la chose-en-soi.

Moi qui m’effondre dès qu’on parle d’un bouquet
de violettes, me voilà réduit
à expier ce que je n’ai jamais senti ni conçu.

Frédéric Saenen