Face à l’immensité

Un coup de cœur du Carnet

Régis DUQUÉ, Les voies sauvages, Lans­man, 2017, 62 p., 12€, ISBN : 978–2‑8071–0159‑3

duqué.jpgLa mon­tagne a tou­jours fasciné le com­mun des mor­tels. Qui ne s’est jamais extasié depuis un avion sur­volant quelque mas­sif ? Qui n’a jamais levé les yeux vers ces grandes dames en louant quelque car­ac­tère sacré ? Il est toute­fois des hommes et des femmes pour qui la fas­ci­na­tion est si intense qu’elle en devient pas­sion­nelle, addic­tive, mys­tique.

Les « voies sauvages » sont des chemins très peu par­cou­rus, des accès sec­ondaires qui mènent aux cieux et qu’empruntent les mor­dus de la mon­tagne. Ces aven­turi­ers ne sont pas des ran­don­neurs, ni de sim­ples sportifs. Ce sont des amoureux de la haute mon­tagne, elle qui sans cesse les rap­pelle, avec qui ils com­mu­nient, auprès de qui ils met­tent sou­vent leur vie en dan­ger. Mais qu’importe qu’on s’y jette à corps per­du et qu’on y meure, c’est tou­jours elle qui aura le dernier mot. Régis Duqué con­naît l’un de ces hommes. Cette pièce présen­tée sous forme de mono­logue est une retran­scrip­tion des nom­breuses heures d’entretiens passées à écouter son témoignage.

Dominique De Staer­cke a passé tous ses étés en mon­tagne, pen­dant plusieurs dizaines d’années, à l’assaut des qua­tre-vingt-deux 4000 des Alpes, ces fameux pics qui cul­mi­nent à plus de 4000 mètres d’altitude. Il y a le Mont Blanc, bien enten­du, le plus con­nu, mais aus­si le Weis­shorn, la Dent du Géant, Täschhörn, le Mont Rose, l’Aiguille Verte… Dominique a accom­pli une grande par­tie de ces ascen­sions avec le même com­plice, Jean-Noël Bovi­er. Nous suiv­ons, presque comme si nous y étions, les péripéties de cer­tains par­cours. Nous tran­spirons avec eux, nous retenons notre souf­fle, nous sen­tons la puis­sance de leur adré­naline nous effleur­er. Comme cette fois où voy­ant le temps chang­er, Dominique et Jean-Noël se sont retrou­vés en plein orage, com­plète­ment désem­parés et « dénudés » au milieu d’un glac­i­er. Instant d’apocalypse, tétanisant, mor­ti­fi­ant et pour­tant ter­ri­ble­ment exci­tant. Ou cette autre fois où épuisés par la trop grosse charge de leurs sacs, il leur aura fal­lu déclar­er for­fait et appel­er l’hélicoptère. Moment douloureux vécu sans con­teste comme un échec.

Certes, un tel amour de la haute mon­tagne, une telle envie de par­tir à sa décou­verte, d’aller tou­jours plus loin, ne sont pas anodins. On entend des voix crier aux fous. Mais c’est cer­taine­ment un sen­ti­ment de vénéra­tion qui prime, avec peut-être une pointe d’amertume et de jalousie. Les vrais alpin­istes ne vous par­leront jamais de con­quête. La mon­tagne vain­cra tou­jours. L’homme restera éter­nelle­ment impuis­sant face à elle.

Ce texte nous a lit­térale­ment sub­juguée, hyp­no­tisée. L’écriture très brute, qua­si orale, épouse par­faite­ment le réc­it. Le dis­cours rap­porté se fait présent. On a l’impression d’entendre Dominique De Staer­cke racon­ter ses aven­tures. Régis Duqué, cet autre amoureux de la nature, retran­scrit par­faite­ment les émo­tions qui par­courent Dominique, ain­si que ses avis bien tranchés. Là-haut, rien ne sert de lut­ter et d’emporter des choses inutiles. On se dépouille de toute chose super­flue, on se retrou­ve seul face à ses peurs, face à son engage­ment, face à l’immensité. Cette pièce se lit assuré­ment comme un bon roman. Il nous tarde toute­fois de l’entendre dire sur scène et nous serons cer­taine­ment au ren­dez-vous lorsque la pièce sera jouée en Bel­gique – la créa­tion a eu lieu en sep­tem­bre dernier à Genève.

Émilie Gäbele