Semeur d’arbre et glaneur de rêve

Un coup de cœur du Carnet

RASCAL, La forêt d’Alexandre, À pas de loups, 2017, 32 p., 15,50 €, ISBN : 9782930787312

rascal la forêt d'alexandreSur une vaste plaine qui n’avait jamais vu pousser le moindre brin d’herbe, un homme avait fait le rêve d’y planter un arbre.

Ainsi commence le récit d’Alexandre, comptable davantage porté sur la beauté des branchages que sur les chiffres. Il décide de ne pas écouter les esprits chagrins qui tentent de le décourager de réaliser son rêve. Rascal nous raconte l’histoire de cet homme puis celle de son jeune arbre qui, au fil des saisons, pousse tant et si bien que l’on peut se reposer à son ombre, que les oiseaux y construisent nid et famille, que les enfants y jouent et les amoureux gravent les signes de leur affection sur son écorce. L’arbre survit à Alexandre et d’autres résineux viennent le rejoindre, plantés par ceux qui ont choisi de suivre l’exemple du comptable rêveur.

rascal la forêt d'alexandre 2C’est un très bel album que nous livre Rascal, un auteur à la fois prolifique et rare. S’il écrit beaucoup, et souvent pour d’autres illustrateurs, sa rareté tient au caractère unique de son œuvre. Pour La forêt d’Alexandre, il est seul à la barre puisqu’il signe à la fois texte et illustrations. Celles-ci donnent une impression de limpidité, d’une grande simplicité graphique, et n’offrent pas une interprétation littérale de l’histoire. Elles évoquent plus qu’elles ne narrent, venant compléter le texte par des clins d’œil (notamment à Magritte) et lui conférant une atmosphère bien particulière. Le personnage d’Alexandre n’est jamais représenté directement mais sa silhouette se découpe, il apparaît telle une ombre, ou par le biais d’objets lui appartenant, comme un panier laissé sous l’ombre de son arbre. Cette présence tout en absence convient particulièrement bien au livre puisqu’il traite aussi des traces que laisse une vie humaine. Longtemps après que la vie d’Alexandre s’est achevée, l’arbre reste, et, avec lui, le rêve de son jardinier. Plus encore, une forêt y pousse grâce à la perpétuation de son geste. La plaine aride est devenue féconde.

rascal la forêt d'alexandre 1L’évocation des destins parallèles d’une vie d’homme et de celle d’un arbre n’est pas sans rappeler le très beau livre de Shel Silverstein L’arbre généreux, même si le propos s’en écarte. La forêt d’Alexandre est une parabole riche de sens sur la vie, ce que nous y réalisons ou pas, les moments que nous y vivons, ce que nous semons et qui perdure après notre mort. Voilà comment un homme ordinaire atteint l’extraordinaire, semble nous dire Rascal, dont on retrouve la verve et l’écriture à la fois fluide et pleine de texture.

Les arbres vivent longtemps et certains d’entre eux
Traversent les siècles des hommes sans sourciller.
Alexandre n’est plus, mais son ami est toujours là.
Pour les enfants, les amoureux, la lune et les oiseaux.

Fanny Deschamps