Mort, où est ta victoire ?

Daniel Salvatore SCHIFFER, Traité de la mort sublime. L’art de mourir de Socrate à David Bowie, Alma, 2018, 340 p., 20 €, ISBN : 978-2-36279-249-6

schiffer traite de la mort sublime« La mort viendra / et elle aura tes yeux », écrivait le poète Cesare Pavese qui, comme bien d’autres exténués de l’existence, décida d’en finir, par défenestration, avec le métier de vivre… Ces mots vous reviendront sans doute à l’esprit dès que vous croiserez, en couverture du dernier opus de l’essayiste et philosophe Daniel Salvatore Schiffer, le regard vairon reconnaissable entre mille de David Bowie, qui vous fixe en manière de bravade. Bowie. Une trajectoire qui a zébré la fin d’un siècle et le début du suivant d’un éclair rouge et bleu. Un météore devenu mythe, et dont l’esthète Schiffer s’empare comme ultime exempla de l’attitude en tout point noble, à adopter face à la tombée de la plus Grande Nuit.

Ce traité est autant une galerie de portraits instantanés, la plupart saisis au moment de vérité, qu’un arsenal de citations et d’extraits dont le lecteur se servira, selon son tempérament, comme de placebos ou d’armes… De Socrate à Bashung, des stoïciens à James Ellroy, de Villon à Malaparte, la fine (et sombre) fleur de la littérature et de la pensée est ici rassemblée et tressée en flamboyante gerbe, sans rien de compassé ni de geignard. Un bouquet, cela peut aussi servir à gifler la Camarde, non ?

Bowie est donc le fil conducteur de cette libre défense de « la mort dandy ». Il est vrai qu’un an après sa disparition et la sortie concomitante de son testament musical, l’artiste né d’une poussière d’étoile incarne à la perfection l’idéal que prône Schiffer. Il n’y a ni opinion ni thèse dans ce livre de plus de trois cents pages, le spécialiste en Beaux-Arts préférant éviter ce genre de trivialités ; par contre, une force de conviction qui manifeste d’office l’affirmation d’une grandeur, d’une souveraineté : oui, il est possible de terrasser la mort, en la dévisageant, en l’affrontant avec courage et dignité. Le crépuscule est cette heure où toutes les audaces autopoïétiques sont permises aux créateurs, qu’ils aient écrit China Girl, L’être et le néant ou À une charogne. Chacun à sa façon, ils s’engagent sur ces chemins qui, d’après Heidegger, ne mènent nulle part, et n’ont pourtant qu’une seule destination, la « sublime transcendance ». Que, pour y atteindre, ils s’enivrent de guerre ou de substances hallucinogènes, optent pour le revolver braqué sur le cœur ou l’ingestion d’un tube de barbituriques, endurent sans faillir les affres de la maladie, qu’importe, puisque tous savent qu’au bout se trouve la résolution de leurs paradoxes intérieurs et la réconciliation des parts les plus morcelées de ce qui fut leur être.

Daniel Salvatore Schiffer, en érudit lucide, nous soumet à nouveau à une salubre leçon de ténèbres, scandée par le tempo métronomique du « memento mori », tandis que la basse continue complète le message : « …mais, en attendant, vis ».

Frédéric Saenen