De l’art entre proie et prédation

Guy GILSOUL, Le Bracelet et autres nouvelles, La Lettre volée, 2017, 108 p., 16 €, ISBN : 978-2-87317-497-2

gilsoul le bracelet et autres nouvellesUn chapelet de perles de pluie courent le long de lignes électriques. C’est comme un collier de gouttes d’eau qui surmonte le titre : Le bracelet et autres nouvelles. Un large fond bleu nuit et nuageux dramatise l’élan de branches noires et nues qui soulignent le nom de l’auteur : Guy Gilsoul. La couverture est comme une fenêtre dénonçant une saison pluvieuse et annonçant une série de textes à lire bien au chaud, à distance de la tempête qui arrive.

Neuf nouvelles s’égrainent ainsi, chacune séparée par une photo d’artéfact appartenant à la collection Mis. Ce recueil rappelle un catalogue d’exposition rassemblant des objets précieux. Une légende dit leur provenance : les ethnies Bama, Karamojong, Kuba en Afrique, l’Afghanistan, la Chine, la Mongolie, la Thaïlande, la Papouasie-Nouvelle Guinée, le Pakistan. Cet ouvrage de nouvelles serait-il un catalogue raisonné par d’imaginaires descriptions qui adonnent aux objets une histoire valorisant leur rareté, leur exceptionnalité ?

Pas exactement. C’est un univers artistique qui s’installe et qui propose de sublimer quelqu’attendus dialogues entre collectionneurs, conservateurs de musée ou commissaires de vente. Guy Gilsoul est historien de l’art et critique. Il connait ce monde-là mais, manifestement, les objets lui inspirent plus que des analyses strictes et scientifiques ou bien de vulgaires échanges marchands et spéculatifs. Ils lui inspirent des aventures, des rencontres, dont et surtout celle entre la vie et la mort.

C’est le cas de la victime du premier texte, forcée d’abandonner sa collection pendant quelques jours parce que son père mourant la réclame. Elle hésite, s’inquiète, appelle au secours. Pour elle, ses objets d’art sont vivants. Ont-ils remplacé son père absent et lointain ? Est-ce pour les substituer à lui qu’elle les a collectés ?

Ailleurs, un collectionneur déclare : « Quelle jouissance ! Mes couteaux, je les frotte chaque matin avant même de me laver les dents. Pour rien au monde je ne raterais ce moment. Ce couteau-ci possède une sensualité extraordinaire ». Quelle violente ambiguïté ! Elle n’échappe pas au lecteur car l’auteur construit une menaçante analogie entre galeriste et chasseur.

— Et c’est ainsi que vous êtes devenu chasseur.
— Non voyons, il ne s’agit pas de chasse.
L’artiste ne lui était jamais apparu comme une proie et de son côté, il ne désirait rien d’autre que d’élever son âme aux choses les plus subtiles de l’esprit. (…) Jouir du beau sans pour autant verser la moindre larme.

Vraiment ? Un collectionneur, un commissaire, un conservateur, un galeriste ne tueraient-ils père et mère, selon l’expression consacrée, pour un objet à posséder bel et bien ; solide et tangible ? L’art est un patrimoine vivant qui ne meurt pas. C’est pas comme tout le reste ; fragile et sensible.

Tito Dupret