Une chevauchée poétique et funèbre

Véronique BERGEN, Pat­ti Smith HORSES, Den­sité, coll. « Disco­go­nie », 2018, 93 p., 9,95 €, ISBN : 978–2‑919296–09‑5

bergen patti smith horsesUn disque culte, ce pre­mier album de Pat­ti Smith, Hors­es, enreg­istré en 1975 à New York. Un brasi­er de poésie rock qui mérite la lec­ture rap­prochée et raf­finée qu’en fait Véronique Bergen dans son dernier opus. Elle mon­tre com­ment Smith est la pio­nnière d’un nou­veau vis­age du rock au féminin après Janis Joplin dont elle a précédem­ment  évo­qué le des­tin (Janis Joplin. Voix noire sur fond blanc, Al Dante 2016).

Han­tée par une série de voy­ants dont Rim­baud, Genet, Cen­drars et par le sou­venir de stars mortes comme Jimi Hen­drix, Jim Mor­ri­son, Bri­an Jones, elle redéfinit le rock en annu­lant la fron­tière entre la parole et le son. Ses textes vien­nent de la poésie et la musique les viv­i­fie. À la com­plex­ité textuelle cor­re­spond la sim­plic­ité musi­cale. Plusieurs de ses chan­sons sont d’abord par­lées, déclamées sur un ton incan­ta­toire avant d’être soulevées par les sonorités. Au con­traire du pes­simisme noir, du défaitisme no future des punks anglais du moment, elle pro­pose au mou­ve­ment une régénéra­tion. Alors que le rock du début des années 70 est gag­né par l’essoufflement et gan­gréné par le show busi­ness, elle mélange cul­ture de la rue et cul­ture savante dans une réin­ven­tion com­plète faisant de cette poésie et de cette musique une arme poli­tique qui trans­met des « bombes con­ceptuelles ».

Bergen situe Pat­ti Smith dans l’histoire du rock et analyse plus par­ti­c­ulière­ment – c’est même le sujet de ce livre – le rôle de Hors­es dans son pro­pre itinéraire. Elle qui est engagée dans la con­tre-cul­ture embrasse la cause des opposants et a décloi­son­né les gen­res artis­tiques.

Sa con­science poli­tique lui dicte de ral­lumer la flamme du rock. […] Afin de lui redonner son instinct pri­mal, sa fougue, son pou­voir de libéra­tion, d’insurrection, il faut lâch­er une bouteille dans la mer des sev­en­ties : pas du méta-rock, pas du rock qui se réflé­chit lui-même, qui revis­ite sa courte his­toire, mais du rock qui grésille entre alchimie du verbe rim­bal­di­enne et explo­sion élec­trique.

Dès l’illustration de la pochette du disque, réal­isée par Map­plethor­pe, pho­to en noir et blanc sur fond blanc de la chanteuse à la lim­ite des gen­res, les stéréo­types sont tombés.

C’est un album de poésie pure que Bergen n’hésite pas à qual­i­fi­er de moment d’extase.

Les textes poé­tiques de Pat­ti Smith sont bâtis sur une plurivoc­ité séman­tique, des courts-cir­cuits de références, de mythes, de visions qu’on ne peut dis­ci­plin­er, cade­nass­er en une lec­ture uni­voque. Les jeux sur les mots, sur les prox­im­ités phoniques rebondis­sent en un jeu sur les sen­sa­tions. [] Un point de vue d’énonciation indé­cid­able qui joue sur l’ambiguïté du mas­culin et du féminin.

De « Glo­ria » à « Elegie », d’une ouver­ture légendaire à un chant funèbre, cha­cun des huit morceaux fait l’objet d’une lec­ture lit­térale qui analyse au plus près la musique et les textes. Cette lec­ture ana­ly­tique rap­prochée, avec cita­tions de paroles en anglais et en tra­duc­tion avec tran­scrip­tion de portées, s’accompagne d’une inter­pré­ta­tion lyrique et d’une envolée puis­sante que nous con­nais­sons déjà par d’autres œuvres du même genre de Bergen. Qu’on songe à ses évo­ca­tions de Mar­i­lyn ou Janis Joplin, par exem­ple.

bergen patti smith horses extrait

Cer­tains titres font l’objet d’une analyse plus fouil­lée encore. « Bird­land » sur la pre­mière face et « Land » sur la sec­onde en sont les morceaux-phares. Le pre­mier est un réc­it hal­lu­ciné, un réc­it de rêves inspiré de Peter Reich où voix et gui­tare sont enlacées, avec une touche jazz sur la ryth­mique du piano, unis­sant l’improvisation  musi­cale à l’improvisation poé­tique. « Land » est un hymne à Jimi Hen­drix et à tous les rebelles mis en scène par le rock  et dis­parus ; il se com­pose de trois par­ties. « Hors­es » qui donne son titre à l’album est la pre­mière. Entre hal­lu­ci­na­tion et émo­tion, Pat­ti se met elle-même en scène, invo­quant les divers­es sig­ni­fi­ca­tions de hors­es (dont l’héroïne). Dif­férentes voix se chevauchent elles aus­si dans un mix­age et un rythme qui s’emballe. Le con­texte est vio­lent, hal­lu­ciné du calme à la transe. Ce sont ces 9,56 min­utes d’extase pure que Bergen évoque finale­ment.

Voici donc un ouvrage dense, tech­nique, très doc­u­men­té, avec un appa­rat cri­tique impres­sion­nant, mais que l’auteure ne laisse jamais intact ou immo­bile, lui insuf­flant son pro­pre lyrisme et son sens poé­tique.

                                                                                                                      Jean­nine Paque