Métamorphoser les métamorphoses

Michel GHEUDE, La Prophétie d’Ocyrhoé et autres méta­mor­phoses de Méta­mor­phoses d’Ovide, Dessins de Scan­reigh, accom­pa­g­né d’un enreg­istrement sur CD du texte lu par Monique Dorsel, Au coin de la rue de l’Enfer, 70 p., 13 €

gheude la prophetie d ocyrhoéAu nom d’Ovide est asso­cié comme par automa­tisme L’art d’aimer, œuvre qui tra­ver­sa les siè­cles mieux que les appels du Poète ne surent franchir des mil­liers de kilo­mètres pour attein­dre l’inflexible Empereur Auguste, qui l’avait en l’An 8 con­traint à l’exil sur les rivages de la Mer Noire. Les raisons de cette pro­scrip­tion restent mys­térieuses : Ovide aurait-il été témoin d’un scan­dale de cour, dans un con­texte poli­tique qui affichait pour­tant une volon­té de restau­ra­tion morale ? Aurait-il assisté à quelque céré­monie ésotérique dévouée au culte d’Isis, ou trop joué d’influence dans d’obscures querelles de suc­ces­sion au trône ?

Michel Gheude avance, tout en main­tenant l’inconnue, une expli­ca­tion lit­téraire, for­cé­ment plus séduisante, à cette arbi­traire relé­ga­tion. L’Empereur aurait vu dans Les Méta­mor­phoses rien d’autre qu’« une apothéose de la pas­sion, une apolo­gie sac­rilège ». Il aurait surtout eu la finesse de décou­vrir « entre les lignes de ces réc­its enchaînés sans ratio­nal­ité explicite, apparem­ment moral­isa­teurs, mais con­stam­ment fascinés par le mal, […] la patiente affir­ma­tion d’une philoso­phie qui mag­nifi­ait la dérai­son humaine, qui, à l’inverse de la sagesse grecque et du droit romain, fai­sait repos­er le monde sur l’hybris et les anges rebelles ».

Pou­vait-on mieux résumer la pérenne sub­ver­sion présente dans ce clas­sique ? Et était-il une meilleure façon de con­firmer l’inépuisable poten­tiel d’inspiration con­sti­tué par cette « source tou­jours jail­lis­sante » (Frédéric Lefèvre) qu’en la con­tin­u­ant ? Le latin­iste rigide, que le passéisme ven­touserait à ses ruines comme la moule au rocher, s’offusquera sans doute de voir Déjanire, femme d’Hercule, porter un pull vert gazon et un pan­talon taille élas­tique, ou les pis d’Io, label­lisés bio, empris­on­nés dans un « sou­tien-gorge rouge pas­sion, aux bon­nets de tulle ourlé de den­telles ». Il n’en croira pas ses oreilles quand Héra deman­dera à son époux : « Quelque chose ne va pas, mon chéri ? », et lui d’invoquer des soucis au tra­vail, des tra­casseries admin­is­tra­tives pour expli­quer ses humeurs… Il s’étranglera d’apprendre que Zeus lui-même s’est déjà pris à danser dans des rave-par­ty sur de la House Music, du raï, du zouk, du grunge, de l’Acid jazz.

Mais la prose, cadencée par de sous-jacents dactyles et spondées, ramèn­era notre lecteur ébahi au rythme que requiert la trans­mis­sion du mythe. L’écriture flu­ide de Gheude sacre les épou­sailles, échevelées certes mais haute­ment poé­tiques, de la Tra­di­tion et de la Moder­nité. Entre les coups (hum…), un dessin de Scan­reigh, manière de Cocteau déjan­té, parachève l’illustration du pro­pos, si c’était encore néces­saire.

Irrévérence que d’ainsi trav­e­s­tir et actu­alis­er un chef‑d’œuvre ? Oui, et tant mieux si c’est pour prou­ver que l’amour et ses affres sont le cycle même de la vie. Désor­mais, preuve est faite que, pour la Byb­lis d’aujourd’hui, le fait d’être revêtue de patau­gas couleur sable et d’un T‑shirt Kookai n’est en rien incom­pat­i­ble avec le sen­ti­ment que, privée de son amant, elle « retourne au mirage. À sa vibra­tion. À son incan­des­cence. Per­due entre ciel et terre. Entre les fir­ma­ments. Au-delà des hori­zons. Au-delà des fron­tières et du monde ».