Pas de quartiers dans la révolution

Mar­cel MARIËN, Théorie de la révo­lu­tion mon­di­ale immé­di­ate, post­face de Lau­rent de Sut­ter, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2018, 224 p., 8,50 €, ISBN : 978–2‑87568–138‑6

marien theorie de la revolution immediate.jpgQuand Mar­cel Mar­iën pub­lie en 1958, dans Les Lèvres Nues – revue qu’il a fondée en 1954 avec sa com­pagne Jane Graverol et Paul Nougé – la Théorie de la révo­lu­tion immé­di­ate, il en fait immé­di­ate­ment imprimer un tiré-à-part, qu’il dif­fuse comme un petit vol­ume, indépen­dant de la revue. Vaille que vaille, il assur­era en Bel­gique et un peu en France, la dif­fu­sion de cet essai, qui se trou­ve aujourd’hui réédité sous cette forme dans la col­lec­tion Espace Nord. Dès les pre­mières pages, Mar­iën met en garde, non sans ironie, sur la portée de son texte. « Par révo­lu­tion mon­di­ale, il faut com­pren­dre ici, très exacte­ment, le ren­verse­ment du cap­i­tal­isme dans tous les pays du monde où ce ren­verse­ment n’est pas accom­pli. » Et il ajoute, presque gogue­nard : « Par immé­di­ate, il faut enten­dre que le pro­gramme que nous allons expos­er s’inscrit dans une péri­ode fixée à un an (sic) ; délai approx­i­matif au-delà duquel il serait oiseux d’escompter sa réus­site, celle-ci étant oblig­a­toire­ment trib­u­taire d’une action intense et rapi­de. »

Cela pour­rait appa­raître comme une farce, mais Mar­iën n’est pas du genre à se con­tenter d’une plaisan­terie gra­tu­ite, même d’un goût dou­teux. Encore faudrait-il, pour repren­dre des mots appré­ciés de Nougé, qu’il y ait der­rière la plaisan­terie une forme d’efficacité, et de prise directe sur le réel. C’est ce à quoi ce petit traité va s’employer. Si Mar­iën avait pra­tiqué les arts du cirque, il aurait fait un savant équilib­riste. Fort de ses con­vic­tions com­mu­nistes encore fer­mes mal­gré la déstal­in­i­sa­tion en cours, de son engage­ment antérieur au sein du groupe sur­réal­iste en Bel­gique, et de ses échanges intel­lectuels avec Guy Debord et l’Internationale let­triste, dev­enue sit­u­a­tion­niste, Mar­iën tente un pari impos­si­ble : théoris­er dans une grande fic­tion utopique les actions révo­lu­tion­naires aus­si loin qu’il le fau­dra, pour faire advenir cette ère nou­velle où, s’il doit sub­sis­ter encore des tyrans, ce sera pour le plus grand bien-être de tous (ou du moins, de ceux qui l’ont mérité).

Dans le même temps, Mar­iën s’emploie à démon­tr­er par l’absurde, et point par point, que men­er cette action d’une « révo­lu­tion mon­di­ale immé­di­ate » est une tâche… impos­si­ble, dans une société où l’être humain brille surtout par son abrutisse­ment per­son­nel. Et cela, alors que « les hommes de l’action délibérée, assez auda­cieux pour affron­ter le monde de sang-froid et déclencher d’eux-mêmes l’attaque ne sont sans doute qu’une poignée. » Pour men­er à son terme (et en pure perte, donc…) ce pro­gramme de révo­lu­tion, Mar­iën imag­ine un large pro­to­cole d’actions. Cela va du recrute­ment d’individus déter­minés, à la créa­tion d’un Par­ti Imag­i­naire, en pas­sant par un Club des Loisirs pour tous et des cel­lules secrètes, ain­si que toute une chronolo­gie d’activités pré­cisé­ment détail­lée sur un an, avec pour objec­tif le pas­sage de l’action poli­tique à l’action cul­turelle, en employ­ant pour ce faire les moyens (loisirs, pub­lic­ité, pro­pa­gande…) déjà mobil­isés et vul­gar­isés par le sys­tème cap­i­tal­iste mon­di­al­isé. Autrement dit, cette révo­lu­tion impos­si­ble se fera au béné­fice de la masse humaine, et sans qu’elle s’en rende compte pour autant, tant elle est som­no­lente et peu réac­tive pour sor­tir de son pro­pre abrutisse­ment…

Il y a quelque chose de ver­tig­ineuse­ment inso­lite à relire aujourd’hui cette Théorie de la révo­lu­tion mon­di­ale immé­di­ate. Paru dix ans avant La société du spec­ta­cle (1967) de Guy Debord, l’ouvrage n’a pas autant mar­qué les lecteurs, même aver­tis ou sym­pa­thisants, de son époque. Mais Lau­rent de Sut­ter, dans la post­face qu’il con­sacre à ce texte, souligne les points de con­ver­gence qui inscrivent l’essai de Mar­iën dans la pen­sée des années 1960, ain­si que dans des courants de pen­sée aujourd’hui reviv­i­fiés, où il s’agit, en tirant par­ti des leçons du passé, de com­bat­tre encore et tou­jours l’idéologie néo-libérale dom­i­nante.

Pierre Mal­herbe