« Je sais que je n’en resterai jamais »

Marc HANREZ, Vers d’autres ailleurs. Jour­nal de voy­age (1954–1996), Les Édi­tions de Paris / Max Chaleil, 2018, 290 p., 18 €, ISBN : 978–2‑84621–262‑5

hanrez vers d'autres ailleurs.jpgEn cou­ver­ture de ses sou­venirs lit­téraires, il s’affichait au Por­tu­gal, entre ombre et lumière ; sur celle de son jour­nal de voy­age, Marc Han­rez a choisi un cliché qui le campe dans une pose con­quérante, entre inso­lence et inso­la­tion, sur les march­es du théâtre d’Épidaure.

« Vous avez dit : un Jour­nal de voy­age ? », et aus­sitôt s’installe dans l’esprit du lecteur la ter­ri­ble per­spec­tive d’avoir à effeuiller l’album-photo d’un autre, com­men­taires et excla­ma­tions à l’appui… Au moins, quand on est invité chez un cou­ple d’amis qui insèrent une clef USB dans le téléviseur en frétil­lant à l’idée de vous faire défil­er, et donc partager, leur bon­heur vacanci­er, on se con­sole en se gavant de chips et de limon­ade, bien calé dans le sofa. Mais là, presque trois cents pages cou­vrant qua­tre décen­nies de tribu­la­tions, seul à seul avec cet infati­ga­ble péré­grin, va-t-on y sur­vivre ?

Ce serait sans compter les effets de « l’énergie Han­rez ». Avec un tel com­pagnon, que ce soit en train, en avion, en bateau, à pied, tapant la dis­cute aus­si bien avec une pros­ti­tute, un gen­tle­man farmer, un chauf­feur de taxi ou un ancien de l’OAS, à vingt-deux ans comme à soix­ante-qua­tre, la trép­i­da­tion et l’éblouissement sont au ren­dez-vous à chaque page. Marc, c’est celui qui précède le guide et le reprend sur ses expli­ca­tions – d’ailleurs il n’apprécie pas trop cette sorte-là, lui qui « exècre l’érudition pour elle-même. Il faut que la cul­ture [le] réjouisse au con­tact de la chose artis­tique ». Il préfère de loin, dans quelque musée paler­mi­tain, s’absorber à loisir dans la con­tem­pla­tion d’un vis­age antique, « une petite tête de femme en mar­bre blanc » d’« une beauté où s’efface le temps ». Ou picor­er à Brin­disi quelques pages de Voy­age au bout de la nuit, qu’il n’avait pas lu encore en 1956, lui qui par la suite en ren­con­tr­era l’auteur à divers­es repris­es. Il goûte à tout, et savoure jusqu’aux moments les plus mornes : « Quel mag­nifique ennui que cet océan ! », s’exclame-t-il le 18 juil­let 1967 en pleine croisière sur l’Atlantique.

Out­re l’énergie, il y a la « lib­erté Han­rez », un invari­ant de son car­ac­tère et de son ton. Celle qui le fait grin­cer en 1958 devant une cor­ri­da : « Je ne sai­sis pas la grandeur d’un car­rousel dont je souhaite que les bon­hommes fassent les frais. » En 1983, à Erzu­rum, il s’offusque : « On peut cri­ti­quer la Turquie […] de con­sacr­er des for­tunes à son armée, mais des clop­inettes à son pat­ri­moine. Dans ce pays grand comme une fois et demie la France, il y a des tas de mon­u­ments et d’œuvres superbes, qui sont lais­sés presque à l’abandon ». En 1981, à Tar­i­fa, il déplore de ne pou­voir se met­tre à poil sur la plage et con­fesse : « Je suis devenu très natur­iste avec l’âge »…

Mais l’intérêt pri­mor­dial d’une telle lec­ture est de nous don­ner accès à une façon de voy­ager pro­pre à cet ancien monde qui n’était pas encore sat­uré d’ondes, quadrillé par les GPS et dont les sur­pris­es n’étaient pas spoilées par la hâtive con­sul­ta­tion d’Internet. Ain­si Han­rez nous con­seille-t-il de « rester disponible et sans cesse impro­vis­er dans le pro­gramme qu’on s’était fixé. » À l’heure des mobil­ités géolo­cal­isées et des départs vécus dans d’indescriptibles stress, le sage nous délivre une rob­o­ra­tive leçon d’errance et nous remet en totale con­fi­ance avec la si hasardeuse et salu­taire notion de « l’ailleurs ».