Où chaque poème est un fleuve qui charrie

Serge DELAIVE, Lat­i­tudes de la dérive, Tétras Lyre, 2018, 122 p., 14 €, ISBN : 978–2‑930685–33‑5

delaive latitudes de la derive.gifGénérale­ment, c’est austère un recueil de poèmes. Du moins, est-ce ce que beau­coup de lecteurs et lec­tri­ces, beau­coup de « dévoreurs de livres » pensent. À tort ou à rai­son ? On ne tranchera pas ici. Mais il arrive que des recueils pro­posent, par la bande, tout dis­crète­ment, un petit jeu à leurs lecteurs. Ain­si en va-t-il de Lat­i­tudes de la dérive. A pri­ori, rien de « jou­ette » dans ces poèmes répar­tis en qua­tre saisons, cou­vrant, à la manière d’un jour­nal intimiste, une année de la vie de Serge Delaive. On y suit, de poème en poème, les dérives men­tales de Serge Delaive aux qua­tre coins de la planète, du vil­lage d’en­fance à Tallin en pas­sant par la Grèce, Rot­ter­dam, l’autre côté de l’océan, la Suède, etc. Serge Delaive y croque, comme il sait si bien faire, les êtres et les choses qui l’en­tourent. Rend compte, à sa manière, des lieux où, grand voyageur, il pose son sac. Laisse son esprit libre­ment vagabon­der, associ­er, enchaîn­er une idée, une image, et puis l’autre.

Non que tout cela serait impro­visé ou écrit d’une venue. D’abord, il y a des notes. Pris­es sur le ter­rain. Cette fois-ci, dans un car­net à spi­rales de mar­que Skag & Paper, made in Greece, mod­èle Reporters. Notes épars­es com­plétées, remis­es ensuite en ordre. Ça génère des poèmes qui, bien que tail­lés au cordeau, gar­dent la saveur du flux, du monde grouil­lant et chao­tique, noté comme dans une fièvre. J’y vois, per­son­nelle­ment, out­re son aspect poète voyageur, out­re son goût pour les flu­ides, les lacs et les rus, les océans et les flach­es, out­re la nos­tal­gie si présente et l’at­ten­tion portée au temps qui passe, une des mar­ques de fab­rique de Serge Delaive : chaque poème pul­lule de sen­sa­tions, de références antiques, de sou­venirs, de vies cro­quées sur le vif, et tout cela pour­rait facile­ment nous tomber des mains, s’il n’y avait le coup de pat­te Serge Delaive. Cette capac­ité bien à lui de met­tre cela en musique, de ne pas nous étouf­fer sous l’ex­cès des allu­vions, pour­rait-on dire, sous l’abon­dance dont se nour­ris­sent ses poèmes.

De sorte qu’à la lec­ture de Delaive, on peut avoir l’im­pres­sion d’être à l’é­coute d’un cama­rade, d’un grand ami, d’un com­pagnon de route nous faisant part de ses façons, bien à lui, de tra­vers­er le temps et l’e­space. Rien d’autre. Mod­este­ment rien d’autre. Car il n’y a pas, chez Delaive, de folie fac­tice. Ou de façons de cheval fou. Il y a juste un être humain attablé à une table et qui, très sim­ple­ment, prend la parole. Nous fait part de son expéri­ence per­son­nelle avec le monde.

Et la stat­ue me pointait du doigt
le regard accusa­teur plan­té sur moi
qui goû­tais l’herbe assis sous un arbre
jeune à nou­veau dans les saisons

La sil­hou­ette se détachait d’un ciel
presque froid et bleu comme les enfers
quelques copeaux de nuages noirs glis­saient
sur l’hori­zon lisière des toits
mais quel est le nom de (…)
cet homme qui me jugeait coupable
de n’avoir rien com­mis sinon souf­frir
alors qu’une chauve-souris
tournoy­ait démente depuis le pont
jusqu’à l’in­con­nu pétri­fié

Delaive écrit tou­jours ain­si. À fleur de peau. Ses poèmes sont des fleuves. Des solos musi­caux par­tant à la dérive. À les suiv­re, on devine, ci et là, une his­toire d’amour finis­sante. Une envie d’en tourn­er enfin la page. Comme si, out­re les voy­ages et les lieux, il y avait, en fil­igrane, ce volet plus intimiste, cette vie de cou­ple tour­nant à rien.

Et puis il y a ce jeu aus­si. Cette façon ironique d’a­pos­tro­pher le lecteur : chaque poème se con­clut sur une lat­i­tude et une lon­gi­tude exactes. J’ai véri­fié sur Google Maps : tel poème sur Tallin ren­voie à un point GPS pré­cis de Tallin, tel autre sur le vil­lage d’en­fance ren­voie à une rue local­isée dans ce vil­lage. Si on le veut, on peut alors par­tir à la dérive : faire gliss­er le petit bon­homme jaune de Google Maps dans les lieux évo­qués, entr­er ain­si en écho avec les mots de Delaive. Ces points de géolo­cal­i­sa­tion, si solides et sta­tiques, faisant alors con­tre­point par­fait aux écoule­ments ver­baux du poète.

Vin­cent Tholomé