Familles décomposées

Barbara ABEL, Je t’aime, Belfond, 2018, 464 p., 19.50 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782714476333

abel_je t aimeJe t’aime, le nouveau roman de Barbara Abel, est construit autour d’un fait divers. Un jeune conducteur percute un car scolaire, tue un écolier de sept ans assis au mauvais endroit dans le bus, et meurt lui-même sur le coup. La police reconstitue sans peine la chronologie des faits et trouve rapidement les causes de l’accident : le jeune homme avait fumé du cannabis toute l’après-midi avant de prendre le volant.

Si la romancière s’impose comme l’une des valeurs sûres du thriller francophone actuel, son dernier livre ne comporte pas de crime à proprement parler. La double mort, élucidée d’emblée, ne laisse guère de place au doute quant à ses causes. C’est donc sur le terrain des conséquences que se déplace le suspense. Le roman explore les répercussions dévastatrices des deux morts sur trois familles – et plus spécialement sur leurs membres féminins. Les parents du jeune écolier sont évidemment dévastés par la mort de leur fils unique. Pourtant, Solange, la mère, noue une drôle d’amitié avec Nicole, la mère du conducteur drogué. Fils unique lui aussi. Solange voit d’abord en Nicole l’ennemie, la mère du meurtrier de son fils. Nicole parvient toutefois à la convaincre que le vrai responsable n’est pas le conducteur, mais son dealer – et elle est convaincue que celui-ci n’est autre qu’une dealeuse : Alice, la petite-amie de son fils qu’elle a toujours détestée. Alice vit avec son père (Simon) chez la nouvelle compagne de celui-ci, Maude, qui a elle-même deux enfants. Lorsque Nicole parvient à convaincre un juge de s’intéresser de près à Alice, le fragile équilibre de la famille recomposée vacille. Simon est prêt à toutes les extrémités pour tirer sa fille des griffes de la justice, y compris à faire porter le chapeau à des innocents, alors que Maude met peu d’ardeur à défendre sa belle-fille avec qui elle a toujours eu des relations tendues.

 

Passant avec fluidité du point de vue d’un protagoniste à l’autre, Barbara Abel procède un peu à la manière d’une Liane Moriarty : elle tisse un récit choral qui resserre progressivement l’étau autour des personnages et de leurs petits secrets. Avec une conviction exprimée dès le titre : c’est l’amour sous toutes ses formes, et les expériences amoureuses plus ou moins heureuses, qui guident les personnages et conditionnent leur être et leurs réactions. Le prologue du roman retrace d’ailleurs le premier « je t’aime » de chaque héroïne, présenté comme un jalon essentiel dans la construction de leur personnalité. La suite du texte ne confirme toutefois jamais vraiment l’importance accordée à cette scène primitive. C’est en fait un autre amour qui semble nourrir les protagonistes : l’amour parental, et singulièrement l’amour maternel. Dans la situation de crise où sont plongés les personnages, il prend systématiquement le dessus sur la relation amoureuse et la met en péril.

Certes, l’écriture très – trop ? – blanche de Barbara Abel chagrinera les amoureux du style. On regrettera aussi que l’entrée en scène de chaque personnage donne lieu à une description de son caractère, comme si la romancière n’avait pas confiance en son propre récit pour révéler la personnalité des uns et des autres. Certes. Mais l’essentiel est ailleurs. Dans la capacité de la romancière à échafauder un page-turner particulièrement efficace. L’histoire progresse sans temps mort, au gré d’une mécanique bien huilée et addictive.

De nombreux estivants réserveront sans doute à Je t’aime une bonne place dans leur bagage. Ils ne le regretteront pas.

Nausicaa Dewez