Reine de neuf jours

Daniel CHARNEUX, Si près de l’aurore, Luce Wilquin, 2018, 342 p., 22 €, ISBN : 978–2‑88253–546‑7

charneux si pres de l aurore.jpgSans doute est-ce l’effet d’une influ­ence réciproque, mais l’Histoire sem­ble con­naître auprès du pub­lic un notable regain de faveur tant au tra­vers de  la lit­téra­ture que des médias. Ain­si de nom­breuses séries télévisées à car­ac­tère his­torique exploitent-elles, avec gour­man­dise et suc­cès, des fonds lit­téraires anciens ou récents. Avec des choix plus mar­qués pour cer­tains ter­ri­toires et cer­taines épo­ques. C’est certes le cas pour l’Angleterre et par­ti­c­ulière­ment pour l’époque des Tudor qui a inspiré de nom­breuses réal­i­sa­tions comme la  série Wolf Hall par exem­ple, adap­tée de deux romans d’Hilary Man­tel et axée plus par­ti­c­ulière­ment sur la per­son­ne de Cromwell. Ce pour­rait aus­si bien être le cas pour Si près de l’aurore, le roman his­torique de Daniel Charneux  dont l’héroïne n’est autre que Jane Grey, petite fille de Mary Tudor et d’Henry VIII, dont le jeu des suc­ces­sions fit une reine éphémère, à l’âge de seize ans. Zéla­trice sincère et incon­di­tion­nelle de la nou­velle reli­gion angli­cane, elle allait, après un règne éclair de neuf jours, se voir sup­plan­tée et vouée à la hache du bour­reau par sa tante, la très catholique reine Mary 1re dite « la Sanglante », fille d’Henry VIII et de Cather­ine d’Aragon, future épouse aus­si de Philippe II d’Espagne.  

Ce n’est pas la pre­mière fois que Charneux, auteur d’une œuvre très diverse, approche cette époque des Tudor et c’est à la per­son­nal­ité de Thomas More qu’il a con­sacré en 2015 un «essai-vari­a­tions » qual­i­fié d’« impres­sion­niste », ce qui n’est pas le cas de cet ouvrage-ci, très attaché à la rigueur his­torique dans le déroule­ment des faits, tout en cul­ti­vant une inten­sité romanesque d’une indé­ni­able effi­cac­ité. C’est en quelque sorte l’habit du chroniqueur d’époque qu’il endosse en nav­i­gant de façon presque shake­speari­enne entre la poésie lyrique inspirée par la lumineuse Jane et la cru­auté des mœurs et des intrigues menées par les « âmes alour­dies d’ambition, d’orgueil et de jalousie (…). Ces créa­tures ne se con­tentaient pas de leur nom de bap­tême, elles en changeaient chaque fois que, gravis­sant une marche sur l’escalier de leur ambi­tion, elles accé­daient à une nou­velle étape (…) oubliant au pas­sage que, sur le trône le plus pré­cieux, on n’est jamais assis que sur son der­rière et que, même à pareille alti­tude, la terre était tou­jours sous leurs pieds, proche, fatale, comme les appelant, les désir­ant ». De même, les adress­es au lecteur mar­quent bien le style de l’époque même si par­fois, elles pren­nent une col­oration maligne­ment plus proche de nous : « Et par­donne-moi, lec­trice, si à plusieurs repris­es j’en ai appelé au lecteur. Sans doute suis-je moi aus­si, comme Guil­ford Dud­ley, comme les Sey­mour, comme les Grey ou les Tudors, le fils de cet usage qui, depuis la nuit des temps, pos­tu­la que le mas­culin l’emporte sur le féminin ».

Conçu en deux par­ties, l’ouvrage installe dans la pre­mière tous les décors, les per­son­nages et les péripéties qui ont présidé depuis le règne tumultueux d’Henry VIII à l’accomplissement de la tragédie qui, dans la deux­ième par­tie, mèn­era Jane Grey du trône à l’échafaud. En pas­sant par son mariage, fruit de l’intrigue our­die par sa pro­pre mère Frances Grey, fille de Mary Tudor (la sœur d’Henry VIII à ne pas con­fon­dre avec la Bloody Mary) et par son époux John Dud­ley pour faire de leur fils Guil­ford un « presque roi » par son union avec Jane promise au trône par Edward VII peu avant la mort pré­maturée de ce fils d’Henry VIII et de Jane Sey­mour. Opéra­tion réussie : Guil­ford épouse Jane d’abord très rétive à ce mariage arrangé, prélude toute­fois à une pas­sion amoureuse attestée notam­ment par les écrits qu’ils échang­eront dans la Tour de Lon­dres alors que – vic­time de l’ambition famil­iale et de la frénésie pro­phy­lac­tique de la reine Mary — Guil­ford Dud­ley doive à sa « chance » de précéder Jane sur l’échafaud.

Lecteur, lec­trice… ras­surez-vous, on ne va pas détailler plus avant un réc­i­tal poly­phonique de félonies et d’ignominies dévelop­pé par l’auteur sur trois cent quar­ante pages hautes en couleur, qua­si visuelles, et qui témoignent d’une con­nais­sance appro­fondie des usages et de la sen­si­bil­ité de cette époque comme des mœurs rudes des gens de cour. Rudesse qui con­traste sin­gulière­ment avec la pro­bité, la sim­plic­ité  et la vail­lance de la reine de seize ans… et de neuf jours, sin­gulière­ment éru­dite pour son âge et fort éprise de beauté. Du reste, dès sa prime jeunesse, pré­cise Charneux, « Jane respecte tous les rites pre­scrits par Erasme de Rot­ter­dam dans son Petit traité de savoir-vivre à l’usage des enfants » et man­i­feste plus tard un amour cer­tain pour les arts et  pour la poésie en faisant preuve aus­si d’une grande élé­gance de plume. À cet égard, l’auteur émaille son réc­it de tra­duc­tions de textes divers : chan­sons, poèmes ou let­tres qui sont comme autant d’enluminures illus­trant ces pages d’histoire. À not­er aus­si que pour ren­dre la lec­ture encore plus aisée, il peut être utile de mar­quer, en fin de vol­ume, la page « index des pro­tag­o­nistes » qui passe en  revue les mem­bres des dif­férentes familles impliquées par cette  his­toire  « pleine de bruit et de fureur » (mer­ci Shake­speare), mais certes pas « racon­tée par un idiot ».

Ghis­lain Cot­ton