La peau d’une autre

Hélène DELHAMENDE, Lara Gardner a disparu¸Basson, 2018, 320 p., 20 €, ISBN : 978-2-930582-58-0

delhamende_lara gardner a disparuJeanne Morin, une femme apparemment sans histoires, nous livre, en un récit par épisodes datés, la singulière aventure qui lui est arrivée. Alors qu’elle se rend aux toilettes du club de tennis qu’elle fréquente, son regard est attiré par un sac rouge dont elle s’empare. Ce geste très peu réfléchi mais irrépressible l’entraîne dans un imbroglio sur lequel se bâtit l’intrigue de ce roman qui ne vous lâche plus.

Ce qui a motivé cet écart, c’est sa curiosité bien plus que les valeurs qu’elle pourrait escompter y trouver. Car en plongeant son regard dans ce sac, elle pénètre dans la vie d’une autre pour découvrir qu’il s’agit d’une auteure de romans policiers dont elle raffole. Elle informe quelques connaissances qui lui conseillent de se raviser, mais le pas qu’elle a franchi la pousse à en faire d’autres dans le même sens. Munie des clés, elle se poste près du domicile de la romancière pour épier les faits et gestes des occupants de la maison. Ne voyant pas trace de son idole, mais bien de son mari, elle profite de l’absence de ce dernier pour s’introduire dans leur intérieur, fouiller tout ce qu’elle peut trouver qui la rapproche de Lara. L’audace la gagne : elle enfile ses robes, utilise son rouge à lèvres, pénètre dans son ordinateur portable, relève sa messagerie. Elle commence peu à peu à se confondre avec l’écrivaine, adopte sa coiffure et se dit qu’elle va se rendre dans une chambre d’hôtes réservée en Bretagne où elle se présente sous le nom de l’auteure. Mais l’actualité la rattrape et vient menacer le scénario dans lequel elle se complaît lorsque la presse annonce la disparition de la romancière et qu’un appel à témoins est lancé. Et voici que la police demande à la rencontrer. Jusqu’où l’illusion sera-t-elle maintenue ? Ses notes ne nous en disent pas plus. Celles-ci, suspendues, cèdent la place aux récits d’une amie de la romancière, d’un policier chargé de l’enquête et, pour finir, celui de Lara Gardner elle-même. Ils apportent des éclairages bien distincts sur la narration de la première que l’on se gardera évidemment de détailler ici.

Force est de constater qu’il est bien difficile de résister à l’envie de tourner les pages de ce fort volume de trois cents pages d’autant que son écriture homogène et fluide y contribue largement. Sommes-nous pris au jeu du voyeurisme qui anime Jeanne Morin, de la tension croissante générée par ses agissements répréhensibles, par le mécanisme de l’usurpation ou par la pression délicieuse de l’étau qui se resserre peu à peu ? Dans la fébrilité qui nous gagne, nous pouvons perdre de vue le fait que la narratrice principale nous dit ce qu’elle veut bien nous dire, voire construit une vérité dicible, comme elle le fait avec les deux connaissances qu’elle tient informées de sa dérive, quitte à prendre des libertés comme si elle écrivait elle-même elle le roman dont elle deviendrait l’héroïne. Toutes questions que se posera sans doute le lecteur dégrisé de ce roman qui attire utilement l’attention  sur les dérives possibles de l’idolâtrie et les risques que courent ceux qui se laissent gagner par les paroles douces que le renard susurre au corbeau.

Thierry Detienne