Vivre le génocide des Tutsi… et revivre

Félic­ité LYAMUKURU et Nathalie CAPRIOLI, L’ouragan a frap­pé Nyun­do, Cerisi­er, coll. « Quo­ti­di­ennes », 2018, 296 p., 14,50 €, ISBN : 9782872672097

lyamukuru_l ouragan a frappe nyundo.jpgFélic­ité Lya­muku­ru était ado­les­cente lorsque, le 7 avril 1994, se déclen­cha le car­nage. « Le géno­cide m’a trou­vée en troisième sec­ondaire. J’avais seize ans, j’étais vieille. »

Presque toute sa famille fut anéantie dans le cat­a­clysme qui ensevelit au Rwan­da un mil­lion de Tut­sis.

Elle voulut d’abord oubli­er ces mois d’épouvante, d’arrachements, d’insoutenable douleur, ter­min­er ses études, vivre « nor­male­ment ». « J’ai mis du temps à entr­er dans la grotte de mes sou­venirs », écrit-elle aux pre­mières pages de son réc­it poignant L’ouragan a frap­pé Nyun­do.

Elle fran­chis­sait un grand pas en par­tic­i­pant pour la pre­mière fois, le 7 avril 2008, à Brux­elles où elle habite depuis l’an 2000, à la marche aux flam­beaux qui com­mé­more chaque année la mémoire des vic­times. « Désor­mais, j’assumais mon iden­tité de rescapée. »

Com­prenant que la parole est plus féconde que le silence, elle for­mait, vingt ans après la tragédie, le pro­jet d’apporter un témoignage encore brûlant, de livr­er son « frag­ment de vérité ».

Le livre s’est élaboré en deux ans, asso­ciant Félic­ité Lya­muku­ru et Nathalie Capri­oli, qui lui avait pro­posé d’être sa plume.

Au long de ren­con­tres dens­es, le désir ini­tial de laiss­er à ses qua­tre enfants des traces de son his­toire famil­iale saccagée s’est mué, pour Félic­ité, en quête de sens. Mise au jour des étapes qui ont con­duit à l’impensable exter­mi­na­tion des Tut­sis – et des Hutus qui pre­naient leur défense.

C’est ain­si qu’elles se sont ren­dues, en avril 2015, au Rwan­da, où la jeune femme a retrou­vé de rares par­ents épargnés et, surtout, a eu le courage de ren­con­tr­er, dans leurs pris­ons, deux détenus qu’elle avait con­nus aupar­a­vant, impliqués dans le géno­cide. Face-à-face sai­sis­sants, insérés dans le réc­it.

Nous revivons sur ses pas ce « voy­age mémoriel », qui s’ouvre par l’évocation d’une enfance heureuse à Nyun­do, petite ville du nord-ouest du Rwan­da, non loin du lac Kivu, entre son père, enseignant au Petit Sémi­naire, sa maman infir­mière, ses frères et sœurs.

Sans oubli­er un grand-père mater­nel tant aimé et respec­té, qui accueil­lait dans sa ferme, à l’époque bénie des vacances, enfants (il en avait eu onze) et petits-enfants.

Mais des dis­crim­i­na­tions per­cent, à l’école, dans la ville. L’atmosphère se fait ten­due, et l’horizon lourd de men­aces. Les par­ents ont voulu garder leurs enfants, qui se sen­tent désar­més, à l’écart de l’âpre réal­ité ancrée depuis des années : les pogroms anti-Tut­sis, à par­tir de 1959, se sont suc­cédé en 1963, 1973, 1990, 1991, 1992. En 1964, « le prési­dent Kya­ban­da prophé­tise la fin de la race tut­si. Le “inyen­zi”, le can­cre­lat, est le nou­veau nom du Tut­si ».

Inci­dents et humil­i­a­tions se mul­ti­plient. Jusqu’au drame : le soir du 6 avril 1994, l’avion du prési­dent Hab­ya­ri­mana est abat­tu. Dès le lende­main, tout s’embrase.

La famille se réfugie au Petit Sémi­naire, qui est bien­tôt pris d’assaut, y com­pris la chapelle secrète, qu’ils avaient crue invi­o­lable, où la jeune fille, sor­tie un moment pour gag­n­er le bureau de son père, décou­vre en revenant, au milieu de dizaines de corps déman­tibulés à la machette, sa mère et ses sœurs, mortes. Un oncle ago­nisant, bras et jambes coupés, qui parvient à pronon­cer les noms des assail­lants, voisins devenus tueurs (c’est l’un d’eux que, vingt et un ans plus tard, Félic­ité inter­rogera en prison), lui con­fie sa fille de qua­tre ans, griève­ment blessée.

Nous assis­tons au siège de la cathé­drale de Nyun­do où, tapie dans le clocher avec son père, elle échappe au mas­sacre.

Son chemin la mène dans un orphe­li­nat, sa petite cou­sine blessée dans les bras, grâce à un mil­i­taire com­patis­sant. De là, elle com­mu­nique par let­tres avec son père qui, réfugié dans l’évêché avec des cen­taines de rescapés, lui promet que bien­tôt il fera jour et qu’ils seront réu­nis. Mais l’évêché est attaqué. Par­venu à s’enfuir, le père, sur le point d’atteindre une forêt où se cacher, est tué. Le cauchemar n’en finit pas…

Début mai, l’orphelinat démé­nage à Goma, au Zaïre. Enfin, une sur­prise illu­mine ces jours de deuil : Félic­ité retrou­ve, par hasard, son jeune frère Jim­my.

En sep­tem­bre 1994, elle ral­lie Gisenyi avec la famille de son amie Mimi­ta, dev­enue sa famille d’accueil. Petit à petit, elle ré-apprivoise la vie, mal­gré les absences inguériss­ables.

Elle ren­con­tre John­son, l’amour naît. Lorsqu’elle part ter­min­er ses études en Bel­gique, ils se promet­tent de s’attendre. Moins de trois ans plus tard, elle le revoit à Kigali, et ils déci­dent de se mari­er et de fonder une famille. C’est à Brux­elles qu’ils s’installent.

La poli­tique de réc­on­cil­i­a­tion nationale du gou­verne­ment rwandais, en 2003, s’accompagnant de la libéra­tion de dizaines de mil­liers de géno­cidaires pour désen­gorg­er les pris­ons, clôt défini­tive­ment ses idées nos­tal­giques de retour au pays. « Autant je crois à la résilience, autant j’estime la réc­on­cil­i­a­tion impos­si­ble. »

Elle s’insurge d’ailleurs con­tre le glaçant silence des autorités religieuses catholiques qui, s’abstenant de con­damn­er immé­di­ate­ment les cam­pagnes meur­trières, ont lais­sé la voie libre à ceux qui cla­maient que « les tueries étaient approu­vées par Dieu ». Et souligne que de nom­breux prêtres, recon­nus pour leur rôle pen­dant les mas­sacres, n’ont pas été relevés de leur office.

Félic­ité et John­son voulaient six enfants. Ils s’arrêteront à qua­tre, aux trente ans de la jeune femme. La mater­nité lui fera mesur­er mieux que jamais l’héritage de ses par­ents, qu’elle sent tou­jours proches et dont elle dresse des por­traits émou­vants. Son père qui, durant la tragédie, écrivait un texte inti­t­ulé L’ouragan a frap­pé Nyun­do, titre qu’elle a choisi de repren­dre : « Même en colère, son regard restait ten­dre. » « J’aimais la façon de rire de ma mère, de porter tout à la lumière de la déri­sion. »

L’ultime chapitre, Riposte au néga­tion­nisme, est sans ambages. Car, dès la fin du géno­cide, cer­tains « ont repoussé les lim­ites de la rai­son jusqu’à pré­ten­dre que, par­mi le mil­lion de morts, qua­tre-vingt pour cent étaient des Hutus ». Elle insiste : « Le néga­tion­nisme ne se con­tente pas de suc­céder au géno­cide : il le pré­pare, l’accompagne tan­dis qu’il est mis en œuvre et lui fait suite – une vérité qui vaut pour tous les géno­cides ».

Com­ment con­tr­er les dérives néga­tion­nistes ? En témoignant au monde. En osant se racon­ter. En don­nant toute sa force, son ray­on­nement, au « par­ler vrai ».

Francine Ghy­sen