Le silence de la Poupée

Un coup de cœur du Carnet

Goele DEWANCKEL (images) et Car­o­line LAMARCHE (textes), La Poupée de Mon­sieur Silence, FRMK, 2018, 56 p., 19€, ISBN : 9782390220121

La Poupée de Mon­sieur Silence, c’est d’abord un objet que l’on décou­vre en l’examinant sous tous les angles. Le livre, superbe­ment soigné, sub­jugue par sa con­cep­tion. Sa jaque­tte est déjà une œuvre en soi : la palette intérieure se décline, de gauche à droite, à tra­vers de gros nuages bor­deaux, rouges, canard, mar­ron, qui pren­nent peu à peu la teinte de dif­férents bleus, élec­trique, clair et cyan. Ce mou­ve­ment d’éclaircissement et de refroidisse­ment est en par­fait accord avec la par­tie de la cou­ver­ture en vis-à-vis : en pre­mière, des feuilles de chêne noires, ver­ti­cales, sur fond vio­let ; en qua­trième, ces mêmes feuilles, cette fois désor­don­nées, nervurées et ondu­lantes, oranges sur ocre. Et lorsque l’on revient en arrière – car pourquoi ne pas com­mencer par le com­mence­ment, lecteur empressé ? – c’est la jaque­tte extérieure den­sé­ment col­orée qui happe l’admiration. Elle recèle toute l’atmosphère du livre : de sub­tiles dis­so­nances, alour­dies par le poids d’une fausse gaité d’autant plus man­i­feste qu’elle s’inscrit dans une per­spec­tive ascen­sion­nelle (soutenue par le for­mat longiligne de la pub­li­ca­tion). L’on perçoit instinc­tive­ment un malaise, l’on est intrigué. Dire que l’on n’a même pas encore tourné la pre­mière page…

Voilà qui est fait. Bon­heur ! Le cœur de l’ouvrage tient toutes ses promess­es. Sur la pre­mière page, une chaise en bois, au milieu d’un intérieur bien entretenu : planch­er aux mul­ti­ples nœuds, fleurs dans des vas­es, miroir sur­plom­bant une chem­inée. Tout serait telle­ment chaleureux si la chro­ma­tique choisie n’était pas ce bleu pri­maire, qui tient à dis­tance… Page suiv­ante, le blanc prend plus de place et l’on décou­vre Mon­sieur Silence, figé sur le siège, le dos droit, les épaules tombantes, les mains crispées sur ses genoux. Son habit est strict et son vis­age con­trac­té, entre douleur et effare­ment. Les yeux dans le vide, il ne paraît pas être réchauf­fé par le feu brûlant dans l’âtre der­rière lui. Nor­mal : « Mon­sieur Silence a des soucis. / Sa vie est impor­tante. / Il est chargé de don­ner du silence / aux gens pressés / aux familles sur­voltées / aux gens qui n’entendent plus les oiseaux / à ceux qui vont peut-être mourir / et même par­fois aux ani­maux. »

Ce dia­po­ra­ma néces­site JavaScript.

Ce monde (notre monde ?) dans lequel Mon­sieur Silence œuvre sans relâche avec la con­science aiguë du devoir à accom­plir, est un tour­bil­lon de chaos, de vio­lence, de tapage, d’hostilité. Les stri­dences des cygnes rouges s’élèvent, le vomi agres­sif des humains se déverse, les incendies se mul­ti­plient tan­dis que les mon­stres s’excitent et que les cris fusent. Le Bruit et la Fureur. Et, devant sa tâche sisyphéenne, la las­si­tude de Mon­sieur Silence croît, croît, croît… C’est pourquoi, quand il ren­tre, il s’enferme dans un dou­ble mou­ve­ment : chez et en lui. Ce qui ne manque pas de ren­dre triste sa Poupée. Oui, Mon­sieur Silence a une com­pagne. Une Poupée très amoureuse, qui l’attend pen­dant de longues heures étirées, et qui se lan­guit de lui, alors qu’il se trou­ve sous leur toit ou d’autres cieux.

Poupée, loin de la féroc­ité de dehors, évolue dans une autre forme de vio­lence : l’absence de l’Autre. Seule dans leur demeure, cette femme aux traits bleus se meut d’une pièce à l’autre, tan­tôt assise sur un fau­teuil, tan­tôt nue sur une méri­di­enne ; les bras bal­lants, inoc­cupés, elle pense à lui. Atten­tion, elle n’est pas stu­pide, elle com­prend l’ampleur du devoir de « l’amour de [s]a vie », elle le for­mule même en tant que nar­ra­trice. Mais des ques­tions s’insinuent en elle : « C’est quoi un son ? / une voix ? un chant ? », ou encore « C’est com­ment le bruit du monde, / le monde du bruit, le monde sonore, / le monde de l’autre bord ? » Et puis, surtout, elle désir­erait telle­ment exis­ter un peu, beau­coup, pas­sion­né­ment, aux yeux de son aimé… À mesure que ses doutes et ses man­ques se déploient, l’espace et la déco­ra­tion de la mai­son se sur­char­gent d’une végé­ta­tion lux­u­ri­ante. Alors, Poupée, résig­na­tion ou explo­sion ?

Cinquante-six pages, c’est peu et c’est telle­ment quand elles sont investies par la plume de Car­o­line Lamarche et le pinceau de Goele Dewanck­el. Cent cinquante grammes, c’est lourd quand cela con­tient des inter­ro­ga­tions sur l’aliénation, le devoir, l’acceptation, les lim­ites, la respon­s­abil­ité, les mots con­tenus et la parole libérée. Lamarche offre ici un texte (con­te ? fable ? parabole ?) puis­sant, dans sa pro­fondeur et son appar­ente sim­plic­ité. Goele, elle, tran­scende les mots en les pro­longeant par une lec­ture per­son­nelle qui joue sur les con­trastes du chaud et du froid, du plein et du vide. Et cet univers dou­ble­ment con­stru­it et investi demeure pour­tant encore ouvert au lecteur dont l’imaginaire et l’interprétation ne se heur­tent à aucune voix mono­sémique. Ce qui est telle­ment jouis­sif. À cha­cun de trou­ver sa voie, sa voix…

Samia Ham­ma­mi


La Poupée de Mon­sieur Silence, c’est aus­si une expo­si­tion à voir à la librairie Pein­ture fraîche (rue du Tabel­lion, 10 — 1050 Brux­elles), du 22 juin au 1er sep­tem­bre.”