Un livre flamboyant, rouge et noir

Véronique BERGEN, Tous doivent être sauvés ou aucun, ONLIT, 2018, 262 p., 18 € / ePub : 9 €, ISBN : 978-2-87560-102-5

Il faudrait être inspiré comme elle pour commenter le dernier opus de Véronique Bergen et communiquer la beauté violente d’un texte où elle déploie une énergie féroce et tous ses talents de conteuse, de visionnaire et de poète. Tous doivent être sauvés ou aucun est une fable animale, soit que les animaux méritent une parole, hors allusion biblique, soit parce qu’ils sont souvent les compagnons des hommes, leurs témoins et parfois hélas leurs victimes. Que les humains les élèvent  et les sélectionnent aux fins d’expériences dites scientifiques ou les destinent à simuler le défi qu’ils ne peuvent pas ou ne veulent pas tenter eux-mêmes, mais dont ils tireront après coup toute le bénéfice, le rapport est toujours inégal. De nombreux animaux de laboratoire sont parfois utilisés à des fins futiles ou sacrifiés pour les besoins ou simplement la gloire de quelques-uns ou la volonté de domination des autres.

Le narrateur de ces aventures malheureuses ou destructrices est Falco, devenu chien errant parce que sa maîtresse Clarice l’a abandonné. Il ne lui est resté que son collier qui lui sera bien utile pour transporter la poupée Barbie qu’il va sauver d’une poubelle pleine de détritus, où il l’aura dénichée à côté d’un os de poulet et de morceaux de verre. Cet épagneul a donc la parole et parle plusieurs langages, mais c’est en hominidien qu’il va s’exprimer le plus souvent, car il faut bien être compris du lecteur.

Dans le canidien les variantes sont parfois si grandes qu’un caniche ne truffe pas une virgule au zoocanidien d’un de ses congénères.

Mais ils arrivent à se rejoindre et à s’entendre. C’est ainsi que Falco recueille, évoque et transmet les hauts faits comme les malheurs d’autres chiens. Tout d’abord, Laïka, premier être vivant de l’espace, qui n’a survécu à l’envol que quelques heures dans son habitacle : elle aura son éloge et sa voix sera redoublée par tous les animaux d’expériences spatiales, victimes de la volonté de puissance d’états ennemis ou concurrents. Autre récit historique, celui de Loukanikos, un  riot dog ou chien d’émeute qui a lutté aux côtés du peuple en faillite dans la « Grèce des nouveaux colonels », dépecée par la sainte troïka et saignée à blanc. Todoros à son tour, messager des milieux radicaux, anarchistes, artistes, « choucroute le récit des événements marquants », qu’il exprime dans la droite ligne des philosophes cyniques.

Bientôt la troupe grossit. Flanelle, un corniaud avec un rien de setter irlandais et de braque allemand, fanatique de Napoléon  et de son histoire, dénonce la pollution générale, la dévastation des forêts, l’abattage des espèces rares. Voici le fantôme d’Argos, le chien qui a reconnu son maître Ulysse rentré à Ithaque après vingt ans d’errance et d’absence.

L’homme, soit lhom lhom ou l’hum l’hum, perd le nord sur la route Napoléon qu’emprunte le groupe en route vers le Sud. Occasion d’évoquer l’Aigle dont ce fut à rebours le dernier vol, et le rôle des chiens vedettes dans la Grande Armée, favoris d’officiers ou mascottes de régiment, qui furent témoins de victoires mais aussi de défaites terribles. S’ensuit l’histoire de Blondi, la chienne d’Adolphe Hitler ce « dérangé désaxage mental aigu » qui dévoile la folie implacable, l’horreur nazie, l’enfer du IIIe Reich et la mort programmée dans le bunker assiégé de la chancellerie.

Draganou, un husky venu de la légende sibérienne, fera le récit des expéditions arctiques pour retracer la lutte entre les adversaires monomaniaques, pour la conquête du pôle nord ou celle du pôle sud. Tous furent assassins et déclenchèrent de véritables hécatombes canines. Il faut en fait mettre en branle le soulèvement animalier de la Ferme des animaux, réaliser la fable d’Orwell, sans reproduire les dérives totalitaires, renverser les oppresseurs et venir à bout de l’esclavage. Derrière les animaux martyrs dont on a retenu le nom, il y a la foule des anonymes massacrés, exterminés, dépecés vivants pour leur fourrure, leurs défenses, tous les souffre-douleurs du matériau d’expérimentation.

On voit bien que le propos est généralisable, des animaux Bergen passe au vivant tout entier, nature et humains compris. Tout un chapitre concerne les massacres des hommes entre eux, l’extinction de certains peuples, sans oublier la constante d’une planète mise à mal qui ne peut que rejeter voire éliminer la présence humaine.

S’il s’agit en définitive d’une réflexion philosophique, celle-ci est d’autant plus frappante qu’elle est concrétisée avec beaucoup d’efficacité. Flamboyante d’énergie, de colère et d’humour, cette fable donne de l’humanité et de l’univers en général une vision d’autant plus convaincante dans sa violence que Véronique Bergen y déploie une écriture inventive et poétique, avec un lexique débordant d’imagination et une verve inlassable. Comme le signale la quatrième de couverture, le propos et le résultat sont écologiques et politiques.

Le chapitre dévolu aux chiens de Marie-Antoinette, le plus long du volume, évoque à côté de la présence de Mops, le carlin venu d’Autriche et oublié à Versailles et celle de Thisbé, la compagne des derniers moments de la reine et qui l’aurait même suivie jusqu’au pied de l’échafaud, toute la période : ultimes années de la royauté, révolution, terreur, exécutions et morts. C’est plutôt la femme qui est ici présentée avec une certaine tendresse, face incontournable, semble-t-il, aux yeux de l’auteure, des relations entre les espèces.

Quant à ceux qui protègent la nature, aiment les toutous, les autres animaux, les poupées Barbie et aident les SDF et les migrants, ils méritent sans doute d’être sauvés.

Jeannine Paque