« Auprès de son arbre… »

Émi­lie SAITAS, L’arbre de mon père. Mémoire d’une famille grecque en Égypte (1948–1955), t. 1, Cam­bourakis, 2018, 93 p., 20€, ISBN : 978–2366243253

Brux­elles, 2013, une pièce peu­plée de livres, de plantes et de pho­togra­phies. Un homme aux cheveux gris souris, de petites lunettes juchées sur son nez, pointe du doigt un garçon­net au cen­tre d’un cliché en noir et blanc : « Alors, là, c’est moi dans les bras de ma mère. Elle m’appelait Kosta­ki. Ça veut dire petit Kos­ta en grec. » Avec son autre index, sur une carte cette fois : « Et tu vois ce petit point-là ? C’est Man­sourah, ma ville. » C’est ain­si que débute l’exploration de l’histoire famil­iale des Saitas, sous les crayons d’Émilie et à tra­vers les mots de son père, un Grec ayant gran­di dans l’Égypte nasséri­enne.

Les pre­mières évo­ca­tions, dis­per­sées légère­ment dans leur lour­deur man­i­feste, con­cer­nent les avorte­ments subis par la grand-mère, Yaya Fifi, prise en charge par une madame Pétain (sans lien avec le Maréchal, même si tous deux ont exer­cé à la même époque). Puis – là les lunettes se posent et la tête trou­ve refuge dans une main – un autre sou­venir, celui d’un séjour à l’hôpital grec d’Alexandrie pour une infec­tion pul­monaire, au sor­tir de la guerre. Kos­ta a alors un an. Pen­dant des mois, il y aura la dégra­da­tion de son état de san­té (mal­gré la péni­cilline dénichée dans des étab­lisse­ments bri­tan­niques, grâce à la posi­tion d’un oncle offici­er au Canal de Suez), l’inquiétude des proches (le cos­tume noir mor­tu­aire était prêt), la mal­trai­tance des infir­mières (des religieuses alle­man­des con­sid­érant d’un œil mau­vais et d’une main leste les soins préféren­tiels accordés au bébé), et finale­ment la guéri­son, sinon qui nar­rerait cet épisode et l’interromprait par pudeur ou trop-plein d’émotion… ?

Une salu­taire con­tex­tu­al­i­sa­tion socio-politi­co-économique est alors envis­agée, dont la lim­pid­ité rivalise avec la beauté des illus­tra­tions. Kosta­ki voit le jour dans une con­fig­u­ra­tion par­ti­c­ulière : le cré­pus­cule de la tutelle bri­tan­nique en Égypte. À ce moment, des murs invis­i­bles se dressent et des ten­sions pal­pa­bles se perçoivent entre les couch­es pop­u­laires meur­tries par le choléra et les iné­gal­ités, le roi et la noblesse bien en pâte, et les Occi­den­taux nan­tis (Français, Ital­iens, Bri­tan­niques et « Égyp­tiotes ») dont les jours sur le ter­ri­toire sont comp­tés. Cha­cun vivant (dans) des réal­ités par­al­lèles, comme le com­prend très vite le petit Kosta­ki :

Et moi, dans cette petite cui­sine, je me sen­tais coincé entre deux mon­des. D’un côté, les Grecs ; de l’autre, les Égyp­tiens. Dans le salon, mes par­ents rece­vaient les invités avec des nappes en den­telles et des coupes de fruits pro­tégées par des mous­ti­quaires. Et dans la cui­sine… il y avait Abdu. Ces deux mon­des séparés par les mous­ti­quaires, ces voiles et den­telles sont autant de fil­tres défor­mants qui nous sépar­ent du reste du monde.

Saitas prof­ite admirable­ment de la lib­erté (de codes, de couleurs, de mis­es en page) que lui con­fère la bande dess­inée. Ain­si, grâce à un tra­vail de recon­struc­tion et de doc­u­men­ta­tion con­sid­érable, ses illus­tra­tions et sa nar­ra­tion col­lent au plus près du mou­ve­ment de la mémoire : pass­er du por­trait d’un mem­bre de la famille à la vul­gar­i­sa­tion d’événements his­toriques, enjam­ber des flash-backs et dénouer des liens famil­i­aux, don­ner de l’étoffe par des anec­dotes cocass­es… Tout en pré­cisant, par la bouche de la Tante Dol­ly, que « [leur] famille n’est pas plus folle qu’une autre… puisque chaque famille est com­posée d’êtres impar­faits ».

Tout est juste et déli­cat dans l’entreprise de Saitas. On attend la suite de ce pre­mier tome (cou­vrant les années 1948–1955) : le retour au pays des racines, la Grèce.

Samia Ham­ma­mi