La plume de pigeons combattant

Jean-Marc RIGAUX, L’Armistice se lève à l’Est, Mur­mure des soirs, 2018, 173 p., 16 €, ISBN : 978–2‑930657–45‑5

À La Grande Librairie sur France 5, Amélie Nothomb affir­mait récem­ment qu’après « qua­tre heures d’écriture, on est exténué. C’est un sport de haut niveau. » Or, pour Jean-Marc Rigaux aus­si, l’écriture est physique. Marathonien très entraîné, il fut un temps où il finis­sait par­mi les cinquante pre­miers coureurs à l’arrivée de New York. Coureur de fond, il a besoin de pouss­er ses lim­ites jusques aux bouts : la sat­u­ra­tion, l’épuisement voire le rejet. Son nou­veau recueil est le résul­tat de cent relec­tures.

Sportif ou lit­téraire, son effort est total et cette fois, il l’a voulu styl­is­tique. Les onze nou­velles sont une série d’exercices et de vari­a­tions sur un même thème. Il y dis­perse l’âge, la douleur, le sexe et la sit­u­a­tion des per­son­nages. Il joue avec la promis­cuité des affron­te­ments, il caresse le sang boueux sapant du fond des tranchées, il s’en éloigne pour lire dans les cœurs des mères et des filles der­rière les lignes, il saute les fron­tières entre enne­mis ; frères et sœurs humains.

L’auteur sem­ble écrire avec la plume d’un paon. Frétil­lante, elle séduit par sa phanie et son désir d’amplitude. Pour­tant, ses réc­its sont tous accrochés à la pat­te de pigeons-sol­dats en prove­nance des com­bats les plus durs, ceux dont le 11 novem­bre fête cette année le cen­te­naire de l’armistice.

La Grande Guerre est prob­a­ble­ment l’événement his­torique le plus com­mé­moré, tant il a changé le des­tin des familles dans tous les vil­lages. C’est cette prox­im­ité que l’auteur a voulu observ­er et faire témoign­er. Ses petites his­toires parais­sent détachées de la grande pour réduire le temps qui nous en sépare. En igno­rant les dis­cours patri­o­tiques et poli­tiques d’antan, elles révè­lent d’autant mieux l’absurdité, la bru­tal­ité des événe­ments.

Les tranchées valent toutes les expéri­ences mys­tiques.

Ces nou­velles venues du fin front du siè­cle sont des anec­dotes, des aven­tures et des fatal­ités. Elles for­ment un som­bre kaléi­do­scope où la sen­si­bil­ité écrase la rai­son. Chaque aspect rap­porté est une approche isolée, touchante par sa réso­nance avec la con­di­tion humaine que parta­gent les pro­tag­o­nistes et le lecteur, sous effets d’échos directs et de domi­nos généra­tionnels.

Il ne faudrait pas grand chose pour que ces nou­velles soient un roman où les héros se croisent. Mais ce n’est pas le pro­pos. L’auteur laisse faire les liens romanesques à qui veut les voir. S’il romançait lui-même l’ensemble, cela affecterait l’humus his­torique et par là le lourd sen­ti­ment de réel et dra­ma­tique du ter­rain. Si c’était un roman, on se dirait que ce n’est qu’un roman.

Or l’auteur s’est ren­du partout sur place. À Dom-le-Mes­nil, sur la tombe du dernier sol­dat tombé de la Der des Ders. À Kodice, sur les traces de Sán­dor Márai, auteur qu’il admire par-dessus tous pour ses Mémoires de Hon­grie. Par­mi tous les morts, Jean-Marc Rigaux recherche le souf­fle, l’émotion, l’imprégnation. Comme un marathonien entre accéléra­tions et décéléra­tions, il veut courir tout l’espace qu’il s’est investi de cou­vrir pour com­pren­dre le temps passé. Son style a ce rôle : mul­ti­pli­er les points de vue pour se rassem­bler et ressem­bler à la vérité d’alors.

Vous savez, madame, je ne regrette pas ma guerre.
Quand j’étais par­mi les blessés, au son du canon, ma foi s’est for­ti­fiée.
Jamais je n’ai vécu aus­si pleine­ment. Au-delà de moi-même.

Tito Dupret