La galaxie Dominique Rolin-Philippe Sollers

Dominique ROLIN, Let­tres à Philippe Sollers 1958–1980, éd. établie, présen­tée et annotée par Jean-Luc Out­ers, Gal­li­mard, 2018, 480 p., 24 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 978–2‑07–279542‑8

Dans le sil­lage du pre­mier vol­ume Let­tres à Dominique Rolin 1958–1980 de Philippe Sollers (un vol­ume établi, présen­té et annoté par Frans De Haes, paru chez Gal­li­mard en 2017), sort le pre­mier tome des Let­tres de Dominique Rolin. Fait rare, voire unique dans le champ de la cor­re­spon­dance, les épis­toliers étant tous deux écrivains, les let­tres de l’un et de l’autre sont scindées et non croisées. Le choix édi­to­r­i­al est celui d’un dia­logue qui se fait entre les tomes et non au sein d’un même espace textuel. Œuvre sidérante, tout entière portée par la pas­sion absolue que nouèrent Philippe Sollers et Dominique Rolin jusqu’à la mort de celle-ci en 2012, cette con­stel­la­tion épis­to­laire offre une plongée sou­veraine dans un lien élec­tif, un amour d’exception. Du coup de dés mag­ique d’octobre 1958 (l’aimantation réciproque d’un jeune homme de vingt-deux ans ayant bous­culé le paysage lit­téraire avec Une curieuse soli­tude et d’une écrivaine de quar­ante-cinq ans) à leur com­plic­ité pas­sion­nelle qui tra­versera les décen­nies, leur aven­ture exis­ten­tielle, créa­trice est tout entière placée sous le signe de l’axiome des amants : un pacte indé­fectible entre deux êtres liés par une com­mu­nauté intérieure, de sang et d’encre. Amour de l’aimé/e, de l’écriture, de la magie de Venise, de l’île de Ré, du « Veineux » (l’appartement de Rolin), lab­o­ra­toire de deux œuvres qui se con­stru­isent sur des plans de com­po­si­tion dis­tincts, haute exi­gence dans l’invention des formes, échos des événe­ments his­tori­co-poli­tiques, ouver­ture à la Chine vue comme une ligne de fuite par rap­port à l’enlisement de l’Occident ryth­ment une cor­re­spon­dance unique dans la lit­téra­ture française. À l’invention soller­si­enne de struc­tures textuelles inédites répond chez D. Rolin la quête d’un rythme, d’un souf­fle pro­pre à chaque créa­tion.

Sub­sti­tu­ant à la dis­tance géo­graphique une prox­im­ité men­tale, les let­tres pro­lon­gent la peau de l’aimé/e, pro­duisent un corps vital qui pal­lie la sépa­ra­tion. Dans ce vol­ume, la matière des let­tres de D. Rolin laisse réson­ner un chant d’amour tail­lé dans le vif, les sor­tilèges de la lit­téra­ture (Kaf­ka, Proust, Woolf, Musil, Melville, Faulkn­er…) et de la musique, mais aus­si des por­traits caus­tiques de la jet set à Juan-les-Pins. Dans le rap­port que noue Dominique Rolin au monde, l’œil occupe une place cen­trale. Illus­tra­trice, dessi­na­trice, pas­sion­née par la pein­ture, d’une beauté étince­lante, l’auteure de L’Enragé, une biogra­phie romancée de Bruegel, fil­tre le dehors par une pen­sée visuelle, une atten­tion aux jeux d’ombre et de lumières, aux vol­umes qu’on retrou­ve dans ses écrits. Rien n’aura rai­son de leur lien d’élection même si la ren­con­tre entre Philippe Sollers et Julia Kris­te­va en 1967 déracin­era Dominique Rolin. Souf­france abyssale, perte du cen­tre vital, vac­ille­ment du monde, tra­ver­sée des ténèbres pour celle qui, « grande malade de la mémoire », regagne peu à peu le rivage de la joie… La tapis­serie des mots, dou­blée des retrou­vailles physiques, recon­stitue la trame de l’existence, tran­scende les crises exis­ten­tielles, les crises créa­tri­ces. Le mys­tère Sollers-Rolin out­repasse toute théolo­gie. Il est celui d’une âme fibrée, plurielle se logeant en deux corps, il est celui d’un agence­ment d’énergie mythique actu­al­isée en deux étants intriqués quan­tique­ment. « Tu me per­me­ts de ren­tr­er dans mon enfance », lui écrit-elle le 13 mars 1959.

Ce tapis volant de mis­sives fait tenir leurs auteurs dans l’existence. Il n’est pas tis­sé à côté du vivre mais con­stitue les mailles ser­rées de l’aventure d’être au monde. Sollers et Rolin ont « fondé un pays qui n’existe pas (…) Pays d’espace-temps-page, de lignes et de let­tres, réglé par une vibra­tion qui n’en finit pas » (Let­tre de Sollers du 23 juil­let 1973 dans le pre­mier vol­ume Sollers). La déesse écri­t­ure dis­tille ses puis­sances qui agis­sent à dis­tance. Placés sous le régime de l’intensité, d’une ful­gu­rance recon­duite dans la durée, élisant la clan­des­tinité et le vent de la lib­erté, machine lit­téraire et machine exis­ten­tielle ne font qu’un. Action cor­ro­sive du doute, attente des retrou­vailles, écoute de l’œuvre qui advient de son pro­pre chef, inter­ro­ga­tions sur les enjeux esthé­tiques, con­tin­u­um entre le « nous » des amants et le ter­ri­toire de l’écriture, entre les canaux de Venise et les mots lancés au-dessus de l’abîme… ces deux cents quar­ante-huit let­tres pub­liées (le quart de celles adressées par Rolin à Sollers entre 1958 et 1980) ouvrent une voie clan­des­tine, de tra­verse, éclairant non seule­ment l’auteure de Les Marais, Les Éclairs, L’Infini chez soi, Le Souf­fle… mais l’alchimie entre deux êtres unis par le « nom­bre unique qui ne peut être un autre » (Mal­lar­mé).

« L’important, c’est de tra­vers­er l’éclair et de se retrou­ver intacts de l’autre côté » (Let­tre de Rolin du 25 jan­vi­er 1969).

Véronique Bergen