(Sur-)vivalisme, collapsologie et collapsosophie

Pablo SERVIGNE, Raphaël STEVENS, Gau­thi­er CHAPELLE, Une autre fin du monde est pos­si­ble. Vivre l’effondrement (et pas seule­ment y sur­vivre), pré­face de Dominique Bourg, post­face de Cyril Dion, Seuil, coll. « Anthro­pocène », 2018, 334 p., 19 € / ePub : 13.99 €, ISBN : 9782021332582

Une autre fin du monde est possibleAprès le remar­qué Com­ment tout peut s’effondrer sor­ti en 2015, les ingénieurs agronomes Pablo Servi­gne, Gau­thi­er Chapelle et l’écoconseiller Raphaël Stevens,  « chercheurs in-Terre indépen­dants »,  pour­suiv­ent leurs réflex­ions dans un essai qui pro­longe la « col­lap­solo­gie » (dont ils sont les pio­nniers) en une col­lap­soso­phie. L’axiome des col­lap­so­nautes se définit comme « appren­dre à vivre avec », avec la cat­a­stro­phe en cours, avec la débâ­cle envi­ron­nemen­tale, avec l’effondrement de la société actuelle. De ce diag­nos­tic con­den­sé dans le voca­ble de col­lap­solo­gie découle la mise en œuvre d’une éthique, d’une col­lap­soso­phie. S’appuyant sur un tableau clin­ique pré­cis, incon­testable (l’humanité men­acée d’extinction dans le sil­lage de l’hécatombe de la bio­di­ver­sité), les auteurs pro­posent des pistes fécon­des qui réc­on­cilient « médi­tants » et « mil­i­tants », qui explorent l’idée de ré-ensauvage­ment, de nou­velles manières de coex­is­ter avec les non-humains, d’habiter la Terre.


Lire aus­si : un extrait d’Une autre fin du monde est pos­si­ble


Croire que les choses peu­vent encore être mod­i­fiées, redressées glob­ale­ment relève à leurs yeux d’une illu­sion. Le futur n’existe que bar­ré par l’impossible. Face à cet impos­si­ble, l’appel est lancé : creuser des nich­es, des îlots au cœur de l’apocalypse, inven­ter à la fois un chemin, un salut intérieur et des actions col­lec­tives dotées d’un impact sur l’extérieur. On a par­fois l’impression que, pour les auteurs, les jeux sont faits. Il ne resterait qu’à assis­ter au défer­lement du pire en assor­tis­sant la course à l’abîme d’une morale stoï­ci­enne. Un stoï­cisme prô­nant, dans le fil du stoï­cisme antique et de Descartes, de chang­er soi-même, son rap­port au monde plutôt que l’état des choses. Or, les jeux ne sont jamais faits même lorsqu’ils sem­blent l’être. L’accent porté sur le « l’activisme de l’âme » minore par endroits la recherche d’une col­lap­soso­phie vue comme un préreq­uis à la poli­tique, à une ten­ta­tive d’infléchir la marche des choses. Dans cet « appren­dre à vivre avec l’effondrement », on peut lire une sagesse mais aus­si l’acceptation d’une défaite. Le pré­sup­posé dis­cutable du (sur-)vivalisme, de la col­lap­solo­gie est celui de l’inéluctable : l’effondrement, la pul­sion de mort, l’autodestruction est un fait entériné sur lequel nous n’avons plus prise. Tout se réduit alors à un sauve­tage moral, à une prise de con­science, à une résilience qui s’accompagne, certes, d’activités locales de résis­tance, ZAD, lab­o­ra­toires de créa­tiv­ité, activisme. La phrase de Valéry, « Nous autres, civil­i­sa­tions, nous savons main­tenant que nous sommes mortelles » engage le choix d’un « Change­ment de Cap » (Joan­na Macy), à savoir l’alliance entre activisme, propo­si­tion d’alternatives con­crètes et change­ment intérieur. « Au ser­vice du vivant », les auteurs en appel­lent à des mobil­i­sa­tions col­lec­tives créant les rap­ports de force néces­saires afin de rompre avec le néolibéral­isme. Le principe de respon­s­abil­ité à l’égard des généra­tions futures for­mulé par Hans Jonas implique de léguer un monde viable, digne d’être vécu, tis­sant de nou­veaux « liens réels avec le sauvage retrou­vé », dans une har­monie entre les formes du vivant.

Louons les auteurs de pari­er pour la mise en œuvre des pas­sions joyeuses de Spin­oza, pour une résis­tance au camp de ceux qui détru­isent la Terre, ses écosys­tèmes, ses col­lec­tifs humains et non-humains. À l’heure où le deuil de l’idée de révo­lu­tion affaib­lit en un sens la logique de la résis­tance, Une autre fin du monde est pos­si­ble oppose salu­taire­ment un con­tre-feu au nihilisme, et ce, en dépit de l’oscillation relevée. La pos­si­bil­ité de pren­dre les armes, de lut­ter con­tre ceux qui mènent le monde à la ruine se des­sine.  « Le con­trat poli­tique avec les autres qu’humains n’est pas à réin­ven­ter, il est d’abord à décou­vrir chez eux ! À quoi pour­rait ressem­bler un immense par­lement inter­spé­ci­fique ? (…) Les ani­maux, les arbres, les champignons et les microbes  ne sont pas des êtres pas­sifs, ce sont de red­outa­bles politi­ciens. Ce sont même des paysag­istes, et même des activistes, car ils trans­for­ment la terre depuis des mil­lions d’années, con­tribuant ain­si à for­mer et à main­tenir la zone cri­tique, ce minus­cule espace de vie com­mun sur lequel nous vivons, et dans lequel nous puisons sans relâche. Autrement, ils nous don­nent (…) Cette oblig­a­tion [de ren­dre ce qu’ils nous don­nent] peut enfin se lire selon son autre accep­tion : si nous ne le faisons pas, il se pour­rait bien que les champignons de la fin du monde repoussent sans nous ».