Arnaud de la Croix. Himmler, Otto Rahn et le Graal

Arnaud DE LA CROIX, Himmler et le Graal. La vérité sur l’affaire Otto Rahn, préface d’Emmanuel Pierrat, Racines, 2018, 144 p., 19,95 €, ISBN : 978-2-39025-070-8

Le nouvel essai d’Arnaud de la Croix s’inscrit dans le fil de ses travaux antérieurs, La religion d’Hitler, Les Templiers, chevaliers du Christ ou hérétiques ?, Arthur, Merlin et le Graal, un mythe revisité. Préfacé par Emmanuel Pierrat, Himmler et le Graal. La vérité sur l’affaire Otto Rahn interroge la face occulte du nazisme, à savoir la fascination de certains dirigeants pour l’ésotérisme. Nombre d’historiens ont étudié les racines occultes du national-socialisme, en particulier de l’Ordre noir des SS dont Heinrich Himmler était le chef suprême. Livrant le résultat de recherches menées durant trente ans, Arnaud de la Croix interroge la « folie » du Graal qui s’est emparée de Himmler, la manière dont les travaux du médiéviste et écrivain Otto Rahn ont influencé le Reichsführer de la SS. La généalogie de la mythologie völklich, d’un néopaganisme nourri par la magie noire, la sorcellerie, le spiritisme est finement mise à jour. La mythique île de Thulé, les théories raciales, les divagations sur l’aryanisme, le lien entre Graal et catharisme qu’établira Otto Rahn ont eu pour précurseurs la Société théosophique fondée par Helena Blavatsky (courant ésotérique, société secrète basée sur un syncrétisme mystique reliant l’Occident au bouddhisme, à l’hindouisme) ou encore la personne du mage illuminé Karl Maria Willigut qui deviendra le gourou de l’Ordre noir.

Envouté, hanté par l’ouvrage d’Otto Rahn, La croisade contre le Graal. Grandeur et chute des Albigeois, Himmler engagea l’écrivain dans la SS et se donna pour mission de partir à la quête du Graal. Se basant sur les recherches de Rahn, il fut persuadé de trouver la trace du Graal en Ariège, pays où les cathares survivants auraient emmené un trésor fabuleux, à la fois matériel et spirituel.

L’auteur pose d’emblée les prémisses de son entreprise : loin d’être une marotte, l’obsession de Himmler pour le Graal a concouru activement à la mise en place d’une politique d’extermination des Juifs, des non-Aryens. Si l’on ne peut surdéterminer l’explication occultiste, en faire un facteur ultime, s’il s’allie à un faisceau de facteurs politiques, économiques, il s’agit de prendre toute la mesure du poids qu’il a revêtu dans la mise en œuvre de la « Solution finale ». La régénération d’un corpus païen innervé par les mythologiques nordiques et germaniques, par les rites qui se tenaient au Wewelsburg, par les runes, les légendes de Parsifal s’avançait comme l’attestation d’une origine aryenne, hyperboréale des Allemands, chargée de mettre à bas les racines judéo-chrétiennes de l’Occident. Arnaud de la Croix suit les devenirs, les évolutions que prit le mythe du Graal, depuis le Perceval de Chrétien de Troie, celui d’Eschenbach jusqu’au Parsifal de Wagner. Objet mythique de la légende arthurienne, la nature du Graal évolue, tantôt Sainte Lance qui a transpercé le flanc du Christ, tantôt calice ayant recueilli le sang du Christ, tantôt pierre surnaturelle d’origine stellaire. Otto Rahn émit l’hypothèse que le trésor du Graal s’était trouvé dans la forteresse cathare de Montéségur (Montségur n’étant autre que le château de Montsalvat du Roi pêcheur) avant d’être emporté en lieu sûr lors de la croisade du pape contre les hérétiques. Hypothèse qui lui valut d’être enrôlé au service de Himmler avant de démissionner de la SS (son homosexualité, sa judéité côté maternel ayant été découvertes) et de disparaître mystérieusement en montagne en 1939.

L’immense intérêt de l’ouvrage d’Arnaud de la Croix est de démontrer comment ce fatras de courants ésotériques qui sous-tendaient le nazisme (bien qu’Hitler ne souscrivît pas à l’occultisme de Himmler) a contribué à la volonté folle de rendre à l’Allemagne une grandeur païenne que l’Église catholique et le judéo-christianisme auraient détruite. Loin de n’être que les éléments d’un folklore irrationnel, l’île de Thulé, le racialisme, le Graal revu et corrigé dans une idéologie totalitaire ont été les ingrédients d’un antisémitisme, d’une entreprise de mort. « Pour le dire autrement, il s’agit, à mots à peine couverts, du rejet du christianisme et ceci pour des raisons raciales : le sang « nordique«  s’oppose en tout à la « mythologie juive« , comme Thulé s’oppose à Sion ».