La Belgique, pays d’intersections

Jean-Marie KLINKENBERG, Petites mythologies belges, postface de Jan Baetens, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord » n° 370, 240 p., 8 €, ISBN : 978-2-87568-409-7 

Au terme de « mythologies » employé au pluriel est associé, immanquablement, le nom de Roland Barthes qui, en 1957, s’en servit pour intituler le premier best-seller de la discipline sémiotique. Depuis, établir le catalogue des mythologies d’une société consiste à clicher, non sans distanciation ironique, les signes qui y font sens ainsi que les discours qui les colportent… Et pas seulement dans les arts majeurs, car l’esprit d’une époque se trahit mieux encore dans ses marques publicitaires, ses événement ritualisés, ses jeux populaires, ses stars, ses objets-fétiches, etc. Aujourd’hui, Barthes se délecterait sans aucun doute des performances attendues d’un boutonneux pressenti meilleur pâtissier ou dissèquerait jusqu’en ses plus minuscules fibres dénotatives et connotatives la panoplie de nos appareils portables.

Jean-Marie Klinkenberg a quant à lui préféré donné un coup de pied dans cette fourmilière à mythes qu’est la Belgique. Quel pays est en effet plus héritier de la fiction que le nôtre (et le leur), depuis la recherche de ses glorieuses origines jusqu’à la mise en scène de son sabordage communautaire, façon « je sème la panique comme jadis Orson Wells annonçant l’arrivée des Petits hommes verts » ? Être Belge, au fond, c’est jouir de cet encombrant privilège d’avoir à se reconstruire en permanence avec les mêmes pièces (chacune étant bien entendu en double), les mêmes indécrottables stéréotypes, les mêmes ingrédients hypercaloriques, les mêmes grosses blagues apportant la preuve irréfutable d’une autodérision congénitale. Si bien qu’à la question, décalquée de Montesquieu, « Mais comment peut-on être belge ? » – qui semble résolue, jusqu’au moment où il s’agira de la conjuguer au passé composé – a succédé celle-ci : « Mais à quoi sert-il d’être belge ? »

Klinkenberg n’a peut-être pas trouvé de synthèse à la vertigineuse dialectique oscillant entre ces deux pôles structurants de notre identité que sont les clubs du Standard et d’Anderlecht, mais il a fait mieux : il est parvenu à définir l’utilité du Belge sur l’échiquier international. Écoutons-le, avec au front les plis d’attention d’un Tryphon Tournesol : « Les peuples à identité solide doivent parfois forcer pour maintenir la posture et la mimique. Et la crampe guette. Le Belge, aux identités floues, est là en face, et leur donne la permission de se relâcher. Le contempler est reposant : on n’est pas fondamentalement remis en question par lui ; il ne vous convoque pas sur le ring. Il y a plus. Le Belge vous dit, à vous qui l’observez : « Je suis ton petit frère« . Mais en même temps, ce petit frère vous tend un miroir. Vous savez qui vous êtes parce que l’autre vous voit. Et que vous dit ce petit frère, même lorsqu’il se tait ? même lorsqu’il semble porter le regard ailleurs ? Que c’est vous le plus grand. Dans les soirées on le sait, les beautés copinent toujours avec les boudins. Bénies soient les laides, qui vous rendent belles ! Le Belge est le boudin du Français […] »

Il ne faut pas compter sur cet « essai » pour voir le Belge exhaussé et magnifié, au contraire. Le voici maintenu dans sa petitesse, son étroitesse, sa lourdeur (sa nourriture grasse étant potentialisée par la brique qu’il a dans le ventre, dès la naissance), ses complications politico-identitaro-linguistiques, le vide abyssal du « trou de l’histoire » où il est tombé dès sa création.

Pas « toujours grande et belle », la Belgique ? Voire… Le ton badin qui est de mise dans les différents chapitres dissimule en fait un piège, dont le lecteur ne comprendra la mécanique qu’une fois arrivé à l’épilogue « Pourquoi ce livre ». L’entreprise apparaît alors dans sa gravité (à ne pas confondre avec le sérieux) et la responsabilité qu’il engage. L’écrivain jette le masque pour se révéler sémioticien et avouer que, sous ses évocations de surface, il y a une recherche qui touche aux profondeurs de son être. Klinkenberg envisage alors la Belgique, non plus comme un décor mémoriel, mais bien comme un laboratoire, qui aurait valeur d’exemple pour les autres pays européens. Il s’inquiète aussi : « Comment le Belge pourra-t-il penser son avenir si tout le discours qu’il tient sur lui-même et sur son présent se résume à des formules cent fois rapetassées, et qu’on se décourage de retrouver même sous la plume d’auteurs d’habitude sagaces ? Des formules du genre « la-Belgique-est-un-pays-bien-compliqué« , « qu’est-ce-qu’on-est-surréalistes-quand-même !« , « nous-au-moins-on-sait-rire-de-nous« , « heureusement-que-le-roi-est-là« … »

Donc, oui, Barthes comme socle à cette démarche salutaire de revisitation des symboles sacrés – et des sacrés symboles ! – d’une culture rien moins qu’homogène, qu’unitaire. Mais on ne peut s’empêcher de penser également à la finesse de style et d’humour d’un Alexandre Vialatte en lisant les morceaux de bravoure consacrés au sport cycliste (dont on peut se délecter même si l’on ne partage pas cet engouement), au façadisme, au compromis. C’est, tout comme l’auteur de Batling le ténébreux envers son Auvergne natale, parce qu’il vit si intimement sa Belgique que Klinkenberg sait si bien l’écrire.

Frédéric Saenen