Isabelle Stengers, Frédérique Dolphijn : tissage d’un dialogue

Isabelle STENGERS, Activ­er les pos­si­bles, dia­logue avec Frédérique Dol­phi­jn, Esper­luète, coll. « Orbe », 2018, 144 p., 13.80 €, ISBN : 978–2‑35984–101‑5

La pra­tique du dia­logue peut revêtir dif­férents vis­ages. Si Pla­ton en a fait une des modal­ités de l’exercice philosophique, il peut priv­ilégi­er l’échange exploratoire au fil d’une ren­con­tre lais­sant place à l’aléatoire, au tracé d’une pen­sée qui rebon­dit, qui ric­oche, sans jamais refer­mer en répons­es les événe­ments qui lui arrivent. Le jeu que l’on pour­rait dire lewis­car­rol­lien qui pré­side au recueil Activ­er les pos­si­bles a pris la forme de notions ten­dues par Frédérique Dol­phi­jn à la philosophe Isabelle Stengers. « Sin­guli­er  sin­gulière », « sève », « Starhawk », « per­cep­tion », « con­trainte », « résis­ter », « nom­mer », « fic­tion », « tis­su », « intri­quer » pour n’en con­vo­quer qu’une poignée… Autant de mots au plus loin de mots d’ordre que les deux inter­locutri­ces activent en suiv­ant des « lignes de sor­cière », des lignes qui bifurquent dirait Deleuze. « Dans éton­nement il y a ton­nerre » énonce Isabelle Stengers. Cette puis­sance d’étonnement, d’ouverture au monde place la pen­sée, l’action, le sen­tir, le percevoir sous le signe de la ren­con­tre avec ce qui nous trans­forme.

Une éthique, une étholo­gie de la philoso­phie se dégage : se laiss­er inter­peller, tra­vailler par des prob­lèmes, dis­join­dre le champ de la pen­sée de la posi­tion d’autorité et de la logique de la guerre, fab­ri­quer des pos­si­bles qui nour­ris­sent le monde et les acteurs qui y vivent, faire pass­er des liens, réim­pulser des héritages minorés, bâil­lon­nés par les savoirs offi­ciels insti­tués… Aux côtés des philosophes qui peu­plent les travaux, les essais d’Isabelle Stengers — Deleuze, White­head, Leib­niz…—, aux côtés de ses travaux avec Pri­gogine, Vin­ciane Despret, Bernadette Ben­saude, Tobie Nathan, Philippe Pig­narre, Léon Cher­tok…, Nathalie Sar­raute, Dumas, Diderot, la sci­ence-fic­tion se voient con­vo­qués dans cette con­ver­sa­tion qui épouse le motif deleuzien de la con­struc­tion de murs de pier­res sèch­es. Au tra­vers de la dif­férence entre murs maçon­nés et murs de pier­res sèch­es, Deleuze con­dense deux manières de penser, de faire de la philoso­phie : d’une part, le geste de déci­sion, la méth­ode con­sis­tant à cimenter l’ouvrage et d’autre part, le geste spécu­latif, exploratoire optant pour l’association de pier­res sèch­es et sa dimen­sion d’indéterminé, d’imprévisible.


Lire aus­si : entre­tien avec Isabelle Stengers (C.I. n° 198)


L’agencement pro­duit par le dia­logue entre les deux inter­locutri­ces révèle l’importance de l’épaisseur, de la sève des mots, de la saveur des phras­es pour Isabelle Stengers. « Quand on a affaire à eux [les mots], pour l’écriture d’un texte qui n’est pas triv­ial, ils pren­nent vie, ils pren­nent exi­gence… Ce ne sont cer­taine­ment pas de sim­ples instru­ments de com­mu­ni­ca­tion, ce sont des pou­voirs qui récla­ment qu’on passe par leur pou­voir, qu’on ne les soumette pas à nos inten­tions ». Se laiss­er ques­tion­ner, ébran­ler par un prob­lème exige de se laiss­er tra­vers­er par les mots, d’écouter ce qu’ils génèrent. De l’acte de nom­mer (nom­mer la Terre « Gaïa ») aux motifs de la résur­gence (retour act­if de con­tre-poi­sons, de pos­si­bles que l’on pen­sait élim­inés), du reclaim (réap­pro­pri­a­tion de ce dont a été séparé), Activ­er les pos­si­bles pro­duit comme effets sur le lecteur ce qu’il énonce et éla­bore : une dona­tion de ressources rob­o­ra­tives, de puis­sances, d’insoumission à l’état de choses. Un effet de viv­i­fi­ca­tion qui rompt avec le sen­ti­ment d’impuissance.