L’expérience littéraire face à la mort

Myr­i­am WATTHEE-DELMOTTE, Dépass­er la mort. L’a­gir de la lit­téra­ture, Actes Sud, 2019, 272 p., 21 €, ISBN : 978–2‑330–11804‑4

« Je suis juste quelqu’un qui, comme nous tous, a vu s’effondrer la falaise juste à côté de soi, qui a trem­blé au bord du gouf­fre, et qui a échap­pé au ver­tige parce qu’un, puis deux, puis un grand nom­bre d’écrivains lui ont pris la main pour le tir­er en arrière. Venez, je vous précède et je les suis. »

En ouver­ture de son dernier livre, Myr­i­am Watthee-Del­motte nous fait la con­fi­dence du sui­cide d’un ami, André, dont la mort à quar­ante ans a provo­qué le séisme intime dans lequel nous plonge la dis­pari­tion des êtres chers. Ce boule­verse­ment laisse sans voix et sans mots ceux qui, au con­traire de Myr­i­am Watthee-Del­motte, n’ont pas exploré les voies de résilience que la lit­téra­ture nous ouvre et dont l’auteure de Dépass­er la mort nous pro­pose ici quelques titres choi­sis dans sa bib­lio­thèque. Celle qui a créé le Cen­tre de Recherche sur l’Imag­i­naire à l’Université catholique de Lou­vain a élar­gi le champ du lit­téraire à celui de la musique : son livre nous pro­pose un accom­pa­g­ne­ment musi­cal sélec­tion­né dans le cat­a­logue du label Cypres, et disponible en écoute libre sur le site de l’éditeur musi­cal.

Pour nous guider, et aller au-delà de son expéri­ence per­son­nelle, Myr­i­am Watthee-Del­motte envis­age le face à face avec les mul­ti­ples vis­ages de la mort, dont les plus gri­maçants sont à n’en pas douter le sui­cide et la mort d’un enfant, en nous pro­posant de jeter au dessus de l’abîme des passerelles de mots, de phras­es, de livres dont elle égrène au fil des chapitres, les sec­ours qu’ils pour­raient nous apporter, le pre­mier d’entre eux étant d’ « accueil­lir la réal­ité douloureuse et fon­da­men­tale qu’est la mort ».

Les titres de cha­cun des chapitres, accom­pa­g­nés de leur envi­ron­nement musi­cal, sont autant d’illustrations et de décli­naisons de la phrase de Vic­tor Hugo, placée en exer­gue du livre : « Les morts sont les invis­i­bles ; ils ne sont pas les absents ».

Com­bi­en de fois n’avons-nous pas, lecteurs, fait cette expéri­ence que seule la lit­téra­ture per­met : lisant un livre, qu’il soit de poésie, de fic­tion romanesque, de théâtre, nous nous sommes soudain sen­tis moins seuls au monde parce qu’une phrase nous dis­ait sim­ple­ment ce que nous étions, ce que nous ressen­tions, ce qui nous iso­lait, croyions-nous, du monde. Ain­si nous n’étions pas seuls. Un autre, dans ce livre que nous tenons en main, avait écrit exacte­ment et pré­cisé­ment ce sen­ti­ment qui nous étreignait jusqu’à l’étouffement.

Sur le chemin escarpé et soli­taire du deuil, l’expérience lit­téraire per­met de « rééla­bor­er du sens face à la mort de l’un des siens » et d’honorer le défunt en le com­mé­morant.

« La lit­téra­ture ouvre aux mys­tères du vivant arc-boutés à la mort » écrit Myr­i­am Watthee-Del­motte en ouver­ture d’un des chapitres de ce livre-bib­lio­thèque qu’elle nous pro­pose pour Dépass­er la mort. Il fal­lait à la fois la sen­si­bil­ité d’une véri­ta­ble écrivaine, – on lui doit, entre autres, un opéra con­sacré à Ver­laine – et l’érudition d’une inépuis­able lec­trice, pour met­tre en évi­dence, à par­tir d’une souf­france intime, la con­so­la­tion que nous offrent les livres face à la « béance du sens » dans laque­lle nous aban­donne la mort de l’autre.

Com­ment ne pas achev­er cette recen­sion d’un livre de livres, sans citer ces lignes de Béa­trice Bon­homme écrites à la mort de son père, le pein­tre Mario Vil­lani, et dont la ful­gu­rance nous laisse sans voix, mais con­solés de nos pro­pres défunts : « Tu es posé sur l’étrangeté des mon­des, dans le cœur dor­mant de la nuit, et les larmes coulent sur ton cer­cueil de neige, dans la den­telle de tes mains d’os et de pierre. »

Nous voici donc moins seuls. Enfin.

Jean Jau­ni­aux