Au royaume des orchidées

Pas­cale de TRAZEGNIES, Ô orchidées !, illus­tra­tions de Djohr, Flam­mar­i­on, 2018, 256 p., 32 € / ePub : 21.99 €, ISBN : 978–2081445703

Admi­ra­trice fer­vente de ces fleurs aus­si belles que mys­térieuses, qui, depuis tou­jours, intriguent, fasci­nent, par­fois rebu­tent, Pas­cale de Trazeg­nies nous invite, dans un livre enchanteur, Ô orchidées !, à décou­vrir le monde lit­téraire des orchidées.

L’aventure com­mence sous l’invocation Les émer­veil­lés.

C’est en Extrême-Ori­ent que seraient apparues les plus anci­ennes traces d’orchidées.  Con­fu­cius donne le ton : « Faire la con­nais­sance d’hommes bons, c’est comme entr­er dans une pièce emplie d’orchidées ».

Et François Cheng observe : « là où en français, à la suite de Balzac, on évoque Le lys dans la val­lée, un Chi­nois par­lerait plus naturelle­ment de L’orchidée dans la val­lée ».

Les noms s’égrènent au fil du temps et des hori­zons, accom­pa­g­nant une icono­gra­phie pré­cise et raf­finée, inspirée de gravures anci­ennes.

Shake­speare, dont la douce Ophélie se noie en cher­chant à attein­dre sur la rive « de grandes fleurs pour­pres ».

Oscar Wilde, dont un per­son­nage, un dandy faut-il le dire, racon­te : « Hier, je cueil­lis une orchidée pour ma bou­ton­nière. C’était une adorable fleur tachetée, aus­si per­verse que les sept péchés cap­i­taux ».

Dès le XIXe siè­cle, l’orchidée devient une fig­ure lit­téraire. Nous la croi­sons sous la plume de George Sand, Mau­rice Maeter­linck, Ana­tole France, Pierre Loti… Rud­yard Kipling, évo­quant une jeune fille trans­for­mée en une nuit en femme épanouie, « comme en une heure, de chaleur humide, on voit l’orchidée fleurir ».

Ou encore Scott Fitzger­ald, Jean Cocteau, René Char, Boris Vian… Ten­nessee Williams,  décrivant la comé­di­enne Vivian Leigh : « Elle avait la flam­boy­ance déli­cate d’une orchidée ».

Aux odes des émer­veil­lés font con­tre­point, sous l’intitulé Un peu de mau­vaise humeur, les réti­cents, les récal­ci­trants, aux pro­pos acides. Tel Bernardin de Saint-Pierre, n’épargnant pas « une espèce d’orchidée » qui, selon lui, « représente des punais­es et exhale la même puan­teur ».

J.K. Huys­mans pimente l’aversion d’une ironie pointue : « On descendait des voitures une nou­velle fournée de mon­stres (…) des Cypri­pedi­um, aux con­tours com­pliqués, inco­hérents, imag­inés par un inven­teur en démence. (…) Alors il s’aperçut qu’un nom restait encore sur sa liste ; le Cat­leya de la Nou­velle Grenade ; (…) il s’approcha, mit son nez dessus et rec­u­la brusque­ment : elle exha­lait une odeur de sapin verni, de boîte à jou­ets, évo­quait les hor­reurs d’un jour de l’an. »

Robert Desnos énonce, moqueur : « L’orchidée et la pen­sée / N’ont pas ombre de cervelle ».

Tan­dis que d’autres voix expri­ment un mélange de séduc­tion et de rejet.

Rain­er Maria Rilke témoigne de cette ambiva­lence : « Les rêves m’apparaissent comme des Orchidées. / Comme elles, ils sont rich­es, aux mul­ti­ples couleurs, / De l’énorme tronc des sèves de vie, / Comme elles, ils tirent leur vigueur, / Se gor­gent du sang qu’elles sucent, / Jouis­sent dans la minute fugi­tive, / Et celle d’après, les voilà morts et blêmes ».

Clarice Lispec­tor, qui manie volon­tiers le para­doxe : « La belle orchidée est exquise et antipathique ».

Inépuis­able, le roy­aume des orchidées touche toutes les sen­si­bil­ités.

Francine Ghy­sen