En compagnie de Marguerite Yourcenar

Achmy HALLEY, Mar­guerite Yource­nar, Por­trait intime, Pré­face Amélie Nothomb, Flam­mar­i­on, 2018, 208 p., 29,9 € / ePub : 20,99 €, ISBN : 9782081423626

Mar­guerite Yource­nar fait par­tie de ces écrivain.e.s dont le com­pagnon­nage est un enrichisse­ment per­ma­nent pour le lecteur. À ses côtés, on aime partager une forme de prox­im­ité et appro­fondir la sci­ence de l’humanité. Décou­vrir une vie dif­férente, faite à la fois de retraite, d’écriture, de (re-)lecture, de cul­ture, une vie imprégnée d’un monde qu’elle a beau­coup par­cou­ru. Une vie d’invention de soi. Pour mieux la con­naître, elle qui dis­ait ne pas aimer par­ler d’elle et ne le faire que dans ses livres, « et encore en prenant ces dis­tances que sont les per­son­nages du roman ou le lan­gage imper­son­nel de l’essai »[1], il y a bien sûr l’abondante cor­re­spon­dance for­mant un qua­si jour­nal, des biogra­phies dont les plus fameuses sont celles de Josyane Sav­i­gneau et de Michèle Goslar. On peut main­tenant ajouter le por­trait signé par Achmy Hal­ley, qui met sa con­nais­sance éru­dite de la vie, des archives et de l’œuvre de Mar­guerite Yource­nar au ser­vice d’un livre riche­ment illus­tré de pho­togra­phies.

Des pho­togra­phies essen­tielle­ment en noir et blanc, de toutes les épo­ques de sa vie. On y voit son vis­age et son corps chang­er, devenir iconiques. Notre regard est porté sur ses belles mains baguées d’écrivaine ou pro­longées d’un sty­lo. Mais aus­si des pho­togra­phies et des doc­u­ments qui illus­trent le pro­pos de l’auteur qui, après un pre­mier chapitre sous forme de biogra­phie accélérée, pro­pose une explo­ration thé­ma­tique : l’enfance et la jeunesse, les voy­ages, la mai­son qu’elle pos­sède avec Grace Frick, sa com­pagne (« une amie améri­caine », selon sa cor­re­spon­dance) sur l’île des Monts déserts (Mount Desert Island en anglais) dans le Maine, à l’Est des États-Unis, près du Cana­da, mai­son que tapis­sent près de sept mille vol­umes. Plutôt que de s’attarder sur la remar­quable car­rière lit­téraire, l’auteur nous la mon­tre dans la cui­sine de sa créa­tion lit­téraire (Yource­nar com­pare plusieurs fois la fab­rique de son œuvre à celle du pain). Elle qui, très jeune déjà, rêvait de gloire lit­téraire, écrivait son pre­mier poème à l’âge de douze ans et pub­li­ait son pre­mier recueil à ses dix-huit ans, a fait « de chaque livre une nou­velle aven­ture, une recherche de vérité et de pro­fondeur, un acte intime qui définit son rap­port au monde et aux autres ».

De cui­sine, dans un sens non métaphorique cette fois, il est ques­tion à la fin de l’ouvrage. Sont présen­tées et revis­itées par la mai­son Méert une ving­taine de recettes sucrées issues des car­nets de l’écrivaine et sa com­pagne (cramiques au sucre, « popovers de Grace », spé­cial­ité de la nou­velle Angleterre, gaufres de Bruges…). Dans ce livre qui revient régulière­ment sur l’enfance et ses dif­férents lieux, où chaque anec­dote est un fin trait du por­trait biographique, manque tout de même une chose impor­tante : l’origine des cita­tions. Si cela aurait peut-être alour­di la présen­ta­tion graphique de l’ouvrage, comme le pen­sait Mar­guerite Yource­nar, il est intéres­sant de savoir com­ment un livre s’est con­stru­it. D’autant que les cita­tions, bien choisies, don­nent envie de retourn­er aux textes orig­in­aux pour pro­longer la lec­ture de ce beau por­trait.

Michel Zumkir


[1] Mar­guerite YOURCENAR, Let­tres à ses amis et quelques autres, Gal­li­mard, coll. « Folio », 2007, p. 355.