Les yeux et les voix des guerres

Jean-Paul MARTHOZ, En pre­mière ligne – Les jour­nal­istes au cœur des con­flits, Pré­face de Pierre Haz­an, GRIP-Marda­ga, 2018, 272 p., 17,90 € / ePub : 14.99 €, ISBN : 978–2‑8047–0410‑0

Pro­fesseur de jour­nal­isme dans l’enseignement supérieur et chroniqueur au Soir, Jean-Paul Marthoz est à la fois jour­nal­iste de ter­rain et théoricien d’un méti­er dont il s’évertue à éclair­er la vraie nature, la légitim­ité et la déon­tolo­gie. Vaste tâche pour laque­lle il enchaîne de nom­breux ouvrages dont le dernier explore un sujet bien d’actualité et large­ment ouvert à la con­tro­verse : le rôle du jour­nal­iste « en pre­mière ligne, au cœur des con­flits ». On n’oublie pas les images col­portées,  par le ciné­ma en par­ti­c­uli­er,  du « reporter de guerre » dic­tant son papi­er gorgé de bruit, de fureur, mais aus­si de sim­ples rumeurs ou d’échos incon­trôlés de la presse locale, con­fort­able­ment instal­lé devant son whisky sur la ter­rasse d’un grand hôtel inter­na­tion­al, ou celle du baroudeur plus avide de pho­tos choc que soucieux de ten­ter une analyse réfléchie sur la sit­u­a­tion d’ensemble, et dont le seul objec­tif con­siste à « bercer » d’émotions fugaces et lucra­tives les lecteurs de son jour­nal, éventuelle­ment avec la béné­dic­tion non dés­in­téressée de sa direc­tion. Au-delà de ces clichés, l’auteur éla­bore une typolo­gie très fine de ces passeurs de l’information, ces yeux et ces voix des guer­res, hommes ou femmes, con­fron­tés à des con­textes haute­ment périlleux et sou­vent d’une telle com­plex­ité qu’ils requièrent autant de sens cri­tique et d’impartialité par rap­port aux événe­ments que de capac­ité à éval­uer avec lucid­ité les dan­gers encou­rus.

Pour asseoir et illus­tr­er son pro­pos, Jean-Paul Marthoz explore très large­ment tous les aspects de ce méti­er dif­fi­cile tant dans son his­toric­ité, son évo­lu­tion et les nom­breuses inter­pré­ta­tions qu’il génère chez ceux qui le pra­tiquent comme chez ceux qui le com­mentent. Et cela très con­crète­ment, à grand ren­fort de références, de cita­tions et d’exemples puisés dans l’histoire récente ou non qui illus­trent aus­si bien les types de jour­nal­isme pra­tiqués que les spé­ci­ficités des con­flits. À not­er aus­si : la respon­s­abil­ité et les man­que­ments des organes de presse. Avec, entre autres, le fait que l’envoi de reporters sur les zones de con­flits procède sou­vent d’un réflexe motivé par leur aspect spec­tac­u­laire ou dra­ma­tique, alors qu’une présence sur le ter­rain, atten­tive aux cir­con­stances qui ren­dent ces con­flits prévis­i­bles ou inévita­bles relèverait davan­tage encore de la mis­sion d’information et rendrait plus claire et plus utiles l’action et le regard, indis­pens­ables par ailleurs, des jour­nal­istes con­fron­tés directe­ment à ces con­flits.

Bien enten­du, les fac­teurs humains et moraux jouent un rôle majeur dans les com­porte­ments indi­vidu­els et mul­ti­plient ain­si les cas d’espèce et les moti­va­tions, des plus héroïques au plus terre-à-terre : idéal­isme, patri­o­tisme, roman­tisme, engage­ment ou par­ti-pris poli­tique, esprit d’aventure, goût du risque, curiosité pro­fes­sion­nelle, sim­ple prof­it, etc, etc., qu’il s’agisse de jour­nal­istes free­lance ou com­man­dités par un organe de presse inter­na­tion­al ou local, ou même par une armée ou une fac­tion impliquées dans ces affron­te­ments. Un rap­pel salu­bre pour con­clure. On le doit à Pierre Haz­an, lui aus­si spé­cial­iste émi­nent de la prob­lé­ma­tique des con­flits, qui signe la pré­face de cet ouvrage exhaus­tif et pro­pre à dis­siper bien des équiv­o­ques con­cer­nant une activ­ité et un méti­er où elles abon­dent : « Ces quinze dernières années, près d’un mil­li­er de jour­nal­istes ont été tués dans l’exercice de leur pro­fes­sion, en Syrie, au Mex­ique, en Irak, en Afghanistan et ailleurs, et des dizaines d’autres ont été pris en otages. C’est par leur tra­vail et ceux qui con­tin­u­ent à le men­er que, par procu­ra­tion, des pop­u­la­tions respirent l’air de la guerre, non comme un exer­ci­ce de voyeurisme, mais comme une néces­sité de faire sens de la vio­lence du monde. »

Ghis­lain Cot­ton