Puis la nuit tombe

Philippe MATHY et André RUELLE, Bat­te­ments cré­pus­cu­laires, Tétras Lyre, coll. « Accordéon », 2019, 10 €, ISBN : 978–2‑930685–40‑3

L’aube à peine effacée
vite passée comme l’enfance

Le temps de goûter
aux par­fums des jours
blancheur de l’aubépine

Ce sont tant de haies
dressées comme des murs
dans le labyrinthe de vivre

et déjà
le cré­pus­cule s’avance
 

Si la vie « linéaire » est faite de l’alternance du jour et de la nuit, c’est une autre tem­po­ral­ité que révèle le recueil Bat­te­ments cré­pus­cu­laires de Philippe Mathy et André Ruelle. Le livre donne en effet à éprou­ver une dimen­sion tem­porelle con­fi­nant au cycle car­diaque de la sys­tole et de la dias­tole, comme en accordéon – à l’image du nom de la col­lec­tion des édi­tions Tétras Lyre (qui a récem­ment fêté ses trente ans) dans laque­lle s’inscrit ce livre. Cette tem­po­ral­ité est celle des « lézards / [qui] sem­blent voy­ager / au hasard », fis­sur­ant la trame des jours qui sont et seront vécus, tein­tés de « temps de pluie » et de moments de « défail­lances », mais qui per­me­t­tent aux rêves et aux pro­jets d’éclore.

Scan­dé par la répéti­tion d’un vers, « et déjà / le cré­pus­cule s’avance », les poèmes déploient une fan­tas­magorie qu’illustrent qua­tre femmes, représen­tées dans des pos­tures las­cives, jouant avec une plume et regar­dant vers des direc­tions qui sem­blent ne pas exis­ter, pareilles à « la nuit qui […] tourne », à l’instar d’un « manège sans enfants / où des chevaux de bois / tête basse / demeurent figés / dans leur mou­ve­ment ». Les dessins délivrent un ciel minéral et une terre nébuleuse, où les espaces, aux per­spec­tives irréelles, nais­sent comme de vastes plaines aux couleurs vespérales : ain­si des désirs et des élans qui nous ani­ment, où la vie, se con­trac­tant et se dis­ten­dant, sem­ble sus­pendue dans l’attente de la nuit.

Nous vivons de mourir
Tou­jours pour­tant
nos yeux sont ravivés
par l’espérance d’un print­emps

Dès l’enfance « vite passée », vivre est un labyrinthe, où l’avancée ne se fait qu’à l’aveugle, en tâton­nant : tou­jours s’agit-il de « cherche[r] dans le ciel / une trouée de lumière » et de rester en mou­ve­ment, au-delà des murs, des pier­res et du vide qui sans doute nous figent chaque jour davan­tage. Les univers de Philippe Mathy et d’André Ruelle sem­blent fam­i­liers de celui du poète Sal­va­tore Qua­si­mo­do (Prix Nobel de lit­téra­ture en 1959), à qui ce livre est dédié. « Cha­cun se tient seul sur le cœur de la terre / transper­cé d’un ray­on de soleil / et soudain c’est le soir » : placés sous l’égide de ces vers de Qua­si­mo­do, les six textes et dessins com­posant le recueil tra­cent, aus­si légère­ment qu’une caresse d’hirondelle, des mots « dans la nuit d’un chemin […] / où [ils] / n’ont pas encore été piét­inés ».

Char­line Lam­bert