« Là-haut, sur la montagne… »

Un coup de cœur du Car­net

Sarah MASSON et Michel SQUARCI, Au cœur de la mon­tagne, CFC, coll. « 07/107 », 2018, 80 p., 18€, ISBN : 978–2‑87572–036‑8

Un jour, Nel­la est tra­ver­sée d’un sen­ti­ment impérieux : Non­na va bien­tôt s’éteindre, ses pul­sa­tions car­diaques s’affaiblissent, ses res­pi­ra­tions sont comp­tées. Faisant fi des oblig­a­tions sco­laires et de l’autorisation parentale, elle décide alors de se ren­dre sur la Mon­tagne. Cet endroit où elle a passé une par­tie de son enfance avant d’être emmenée dans la Val­lée ; ce lieu ardu et mys­térieux que sa grand-mère, elle, n’a jamais quit­té. Le chemin est malaisé, d’autant que le froid et les flo­cons s’abattent sur l’adolescente, le paysage… et cer­taines pages de l’album (dans un incroy­able ren­du graphique !).

Nel­la se réfugie, le temps d’une halte sèche, à l’intérieur de la chapelle du vil­lage. Dans une pénom­bre chargée de prières, de stat­ues, d’incantations, de bou­gies et de totems, elle aperçoit, accroché à un mur, un ex-voto intriguant l’œil : « Nel­la Sal­vat Tor­rent ». Étrange… L’adolescente pour­suit sa route à tra­vers une nuit vio­lette, ses foulées ryth­mées par une comp­tine sibylline qui com­mence ain­si : « Une main, deux bottes / trois fourch­es, qua­tre pattes / cinq noix dans une poche / coule, coule tor­rent de roche… » Rompue, elle parvient enfin dans la demeure de l’aïeule… Trop tard ?

Pleure, Moineau, pleure / Pleure puis. Tu iras au tor­rent / Au tor­rent ? / Tu es sa petite. Tu vas devoir faire ça pour elle” Quelle est donc la mis­sion dont est chargée Nel­la ? Et, surtout, quel est le lien puis­sant qui la ramène sans cesse aux flots impétueux du cours d’eau ? Par le truche­ment de mon­tag­nards (un pêcheur de tru­ites aux jambes d’échassier, le ter­ri­ble guéris­seur chamanique Barba­gal­lo, le chas­seur Celesti­no à la four­rure odor­ante et d’autres encore), puis­santes incar­na­tions des tra­di­tions ancrées et du passé vibrant, elle va remon­ter peu à peu le courant des sou­venirs et se rap­procher de la source oubliée…

L’univers graphique de Sarah Mas­son et Michel Squar­ci impose le respect par une com­po­si­tion très dense et tra­vail­lée, ne s’offrant pas de prime abord. Dès lors, une sim­ple lec­ture se trans­forme en une expéri­ence déli­cieuse­ment exigeante, immen­sé­ment grat­i­fi­ante. Les yeux se plis­sent pour percevoir les infinies sub­til­ités illus­trées et les car­ac­tères blancs du texte. Ils fouil­lent et détail­lent les planch­es, trou­vaille col­orée par trou­vaille col­lée. Ils se per­dent, se posent, s’écartent, se fix­ent ; cherchent le fil déli­cat tis­sant des images de toute beauté. C’est un voy­age ini­ti­a­tique, trou­blant et néces­saire, tant pour Nel­la que pour le lecteur qui lui emboîte le pas avec une curiosité déter­minée, au cœur de la mon­tagne.

Samia Ham­ma­mi