La vie à contre-emploi

Alex LORETTE, Dream Job(s), Lansman et CED-WB, 2019, 80 p., 12 €, ISBN : 978-2-8071-0224-8

Le théâtre contemporain cherche, à chaque génération, à ébranler les conventions sociales de la violence commune, invisible, banale. Alex Lorette est de ces auteurs et sa dernière pièce Dream job(s), enfonce le clou dans l’univers de l’apparence raisonnable du management et des profits implacables qu’elle doit générer. La pièce a reçu le prix des metteurs en scène « hors » et « en » Belgique 2017-2018.

L’éditeur annonce en quatrième de couverture : « Dream job(s) – Une bande d’amis. Fred rêve de devenir DJ. Sa petite amie Chloé aime l’histoire de l’art et les « inductions chromatiques » de Carlos Cruz-Diez. Melina, l’amie d’enfance de Chloé, ne se prend pas la tête et profite de la vie. Et enfin, Tony, le bon copain de toujours. Tous les quatre sont jeunes et découvrent le monde du travail… ».

Construite en un montage rapide de vingt-huit tableaux, la pièce brasse l’air, l’angoisse et la violence de l’époque. L’auteur a composé une rhapsodie de témoignages, de confidences, de relations qui renvoie ce que nous appelons la vraie vie aux oubliettes de la vie.

La pièce commence par un coda, un post-scriptum, une façon de remonter le temps du récit du fond d’une cave où Chloé, le personnage principal, assise sur un pauvre matelas, un guide de voyage sur le Venezuela à portée de la main, échange des répliques avec des amis, Melina et Fred, le tout sous la houlette de Tony. Échange apparemment anodin où Tony apparaît tout de suite comme le narrateur de la fable théâtrale, une sorte de conteur-acteur dans et hors l’action, observant, agissant, …

On surprend ces personnages de notre temps au pied du mur du monde du travail, en lutte contre l’épuisement, l’effritement des désirs, des illusions. Cette lutte semble emporter jusqu’aux dernières forces de Chloé dont les compétences n’entrent pas en compte dans une société de logistique et de résultats sans vision. La monotonie vient vite, et Chloé est très logiquement poussée vers le bas de l’échelle du travail où son savoir et ses désirs ne sont pas dans l’ordre des valeurs de ce monde des choses. Elle entre alors dans l’univers des êtres devenus les courroies de transmission d’une vaste machinerie qui consiste ingurgiter et à déféquer sans interruption dans la société des faux désirs.

Le chef du secteur – Tu verras, c’est fun, on passe de la bonne musique dans le magasin, on organise pas mal de petits concours, et pour les pickers les plus performants du mois, il y a une prime. Quoi d’autre… Tu as droit à deux pauses pour aller aux toilettes sur la journée, cinq minutes chacune, si tu en utilise plus que deux, tu appuies sur la touche « hold » de ton scanner et ça t’est décompté comme temps de travail non effectif, que tu dois rattraper.

Le monde numérique enferme les personnages dans des poses et des illusions dont ils se défont peu à peu et Chloé, confrontée à la descente aux enfers des licenciements, va relever la tête et ne plus rien céder.

La lutte a commencé, sur tous les fronts, et Alex Lorette a le talent, la sensibilité et les connaissances nécessaires pour faire émerger dans ce kaléidoscope théâtral les nouvelles formes d’expression des luttes de (sur)vie.

Les multiples situations de Dream job(s) échappent radicalement à une tendance du théâtre contemporain trop souvent moralisateur, citoyen, donneur de leçons et, finalement, à contre-sens de sa fonction d’interrogation tendue de la Cité. Dream job(s) inquiète, cherche à faire apparaître l’informe (et l’infâme…) de notre société où le « job » (blop, flop, mop,…) a remplacé le métier, l’emploi et même le travail à la vitesse vertigineuse de la quatrième révolution industrielle…

Daniel Simon

Alex Lorette est belge et vit à Bruxelles. Diplômé en économie et en sociologie, il est également licencié en sciences théâtrales et comédien. Œuvres antérieures : La ligne de partage des eaux (Alna éditeur), Skin (inédit), Géographie de l’enfer (Lansman), Le puits(inédit), Pikâ Don (Hiroshima) (Lansman), Mouton noir (Lansman). Il a reçu le Prix des Metteurs en scène belges francophones  (CED-WB) en 2015-16 pour Mouton noir et en 2017-18 pour Dreams job(s) (qui a également reçu l’Aide à la création d’Artcena).