Couleurs grasses douleurs crasses

Tania TCHÉNIO (texte), Anne LELOUP (images), Regards fauves, Cheyne, 2019, 48 p., 15 €, ISBN : 978–2‑84116–268‑0

Est-ce un jeu ? Est-ce un choix ? Ou bien est-ce « comme ça » ? Anne Leloup hésite, cherche une réponse. L’illustratrice dit qu’elle sent assez vite que c’est bien… c’est ce qui con­vient. Après s’être imprégnée du texte qu’elle a lu, lu, relu et relu, elle s’en remet à sa main. À ses gestes selon les tech­niques qu’elle con­naît et remet à l’épreuve par études suc­ces­sives. Le résul­tat, ce sont des courbes en droite ligne de ce qu’elle offrait déjà dans Le jardin en 1999 et qui font désor­mais sa pat­te, sa griffe ; entre CoBrA, art brut et art naïf.

On lui a dit gogol, on lui a dit tu fais pitié, on lui a dit pupute en rigolant.

Des formes creuses et pleines, mono­chromes et min­imes, a‑géométriques et sauvages, jet­tent des pavés gras et pâtés furieux. Ils s’opposent à des traits au cray­on fin représen­tant des vis­ages vidés et anonymes, par­fois aug­men­tés de végé­taux déli­cats et frag­iles, poussés, pen­sés de l’intérieur. Le con­traste est très grand tant en forme qu’au fond. En rouge de boue san­guine, des cer­cles inter­rom­pus fig­urent des lèvres qui sem­blent crier ou embrass­er. Des grappes de gros raisins noirs de colère sont ici rem­plies et là creusées. Des explo­sions men­tales inon­dent les pages en un feu d’artifice gore. Des feuilles végé­tales sont hachurées de nerfs ten­dus, appuyés au plomb.

Leurs yeux sur elle sont des sables mou­vants. Elle est dévis­agée. Elle se débat – elle som­bre. Elle se fige – elle som­bre.

Le texte de Tania Tchénio racon­te le har­cèle­ment sco­laire d’une vic­time sec­ondée par l’arrivée d’une suiv­ante prenant sa place. Les regards fauves se détour­nent de l’une à l’autre, la pre­mière alors écartelée entre le soulage­ment, la cul­pa­bil­ité et la sol­i­dar­ité. Sit­u­a­tions hor­ri­bles, de pleine actu­al­ité, où les élèves appren­nent com­ment se com­porter pour gag­n­er plus tard : par la ligue de la dom­i­na­tion et de la vio­lence, tou­jours plus suprêmes, prenant toutes les normes, tout de suite, lente­ment, psy­chologique­ment et à mort.

Les mots des petits font plus mal. On se passe, de grand frère en petit frère, le droit de lui dire des noms d’animaux.

De fac­ture pointue, le livre édité par Cheyne est un bijou typographique de papi­er ivoire lisse. Le choix de la police de car­ac­tère, un Hel­veti­ca Neue admin­is­tratif et rigide, glace la nar­ra­tion où le texte s’impose entre les dessins, exigeant toute la froide atten­tion du lecteur, sus­pendu entre le témoignage de vic­times man­i­festes et l’impéritie d’autorités arti­fi­cielles.

Le nou­veau n’est plus là. Qui l’a remar­qué. Le nou­veau n’est plus là. Et les pro­fesseurs ont les traits tirés. Des adultes vien­nent à sa place. Dire des mots d’adulte.

Tito Dupret