Dominique Rolin, « la forêt des mots »

Dominique ROLIN, Plaisirs suivi de Mes­sages secrets, Entre­tiens avec Patri­cia Boy­er de Latour, Gal­li­mard, coll. « L’Infini », 2019, 343 p., 21,50 € / ePub : 15.99 €, ISBN : 978–2‑07–284905‑3

Le doute, la mémoire, l’amour, le dou­ble, Venise, la musique, les Prim­i­tifs fla­mands, les vis­ages, les miroirs, la Bel­gique… autant de portes d’entrée du voy­age qui mena Dominique Rolin et Patri­cia Boy­er de Latour à tiss­er un ensem­ble d’entretiens réu­nis sous le titre Plaisirs. Dès 1999, bien après Les marais, Le lit, La mai­son la forêt, Le corps, Les éclairs, à l’époque où parais­sent des œuvres majeures comme La réno­va­tion, Jour­nal amoureux, débute une série d’échanges placés sous le signe de « la prom­e­nade dans un jardin » (Rolin), le jardin Rolin dont les fleurs s’appellent le doute, la pas­sion, l’enfance, l’écriture comme « investisse­ment total de l’être ».

Une des lames de fond de l’univers exis­ten­tiel et créa­teur de Dominique Rolin, sur laque­lle elle revient sans relâche, a pour nom le doute. Non pas un doute cartésien qui, s’hyperbolisant, accouche d’une cer­ti­tude irréfragable, mais un doute éner­gisant, qui, sans se con­ver­tir en con­vic­tion ferme, trans­mue la peur en force men­tale. En dépit d’une irré­c­on­cil­i­a­tion avec soi, du démon de l’inquiétude, des « mou­ve­ments noirs » d’une enfance mar­quée par un père qui la rejette, l’écrivain et dessi­na­trice tire de sa dual­ité une voca­tion à l’allégresse. « Je vis en per­ma­nence sur deux niveaux : il y a l’extrême bon­heur de vivre, et l’extrême peur de vivre ». Au fil des entre­tiens, Dominique Rolin exhume les allu­vions de l’œuvre, les nappes phréa­tiques qui l’impulsent : les ter­ri­toires de l’enfance à Boits­fort, de la forêt de Soignes, la fibre mys­tique, les sor­tilèges du rêve et de la sur­réal­ité, la fas­ci­na­tion pour Breughel, Ver­meer, Rem­brandt, les élans oniriques des Prim­i­tifs fla­mands et la pas­sion inouïe, éter­nelle qui la lie à Philippe Sollers…


Lire aus­si : Sollers-Rolin : une con­stel­la­tion épis­to­laire (C.I. n° 201)


Art de vivre, l’écriture est insé­para­ble de l’amour, con­sub­stantielle à la présence de l’Amoureux, Jim/Philippe Sollers qui la sauve, qui « l’embryonne » (Sollers), qui lui ouvre leur port d’élection, Venise, et les ver­tiges de la musique. La décou­verte du jazz, de la musique clas­sique, la révéla­tion de la lumière aus­trale, des canaux de la Sérénis­sime sur­gis­sent comme des expéri­ences qui trans­for­ment la pra­tique de l’écriture. Abor­dant la lit­téra­ture sous l’angle d’un lab­o­ra­toire de vie, Dominique Rolin écoute, capte les phénomènes qui relan­cent son souf­fle de lib­erté. Tran­sie par le temps, la sub­stance de l’écriture est celle des trans­for­ma­tions, des méta­mor­phoses, des renou­velle­ments formels, sen­si­tifs, con­ceptuels. « Ma ren­con­tre avec Jim [Philippe Sollers] a com­plète­ment trans­for­mé mon écri­t­ure. Écrire et tenir le coup, c’est se laiss­er sec­ouer sis­mique­ment par tous les événe­ments extérieurs et toutes les évo­lu­tions intérieures qui en sont la con­séquence. Il faut l’exercice d’un tal­ent cru, le sens du rêve… ».


Lire aus­si : notre recen­sion des Let­tres à Philippe Sollers 1958–1980


Les textes qui com­posent Mes­sages secrets ont pour orig­ine les entre­tiens réal­isés par Patri­cia Boy­er de Latour entre 2007 et 2009. Celle qui vivra presque un siè­cle (1913–2012) entre alors dans sa nonante-qua­trième année. Médi­ta­tions sur la sur-vie, sur l’après-vie, sur les songes, con­ver­sion à la foi, coex­is­tence prousti­enne du présent (l’appartement le « Veineux » rue de Verneuil à Paris) et du jadis (la mai­son d’enfance à Boits­fort), ces textes con­densent une méta­physique de la sen­sa­tion, une phénoménolo­gie des exis­tants. Ils explorent l’écriture comme expéri­ence intérieure proche du sacré, évo­quent les amours avant Sollers — Robert  Denoël, Bernard Milleret —, les extases artis­tiques — les Mémoires de Saint-Simon, Breughel l’Ancien —, les ami­tiés avec Vio­lette Leduc, Ray­mond Que­neau, Roger Nimi­er ou encore l’attirance pour les escaliers en tant que pas­sages du temps et lieux secrets.  « La forêt des mots » que Dominique Rolin plan­ta, de livre en livre, s’offre comme la pro­lon­ga­tion de son amour pour les forêts de sa jeunesse. Ces forêts que, pris dans une spi­rale sui­cidaire, le XXIème siè­cle mas­sacre, ces éten­dues boisées qu’on assas­sine, provo­quant l’effondrement irréversible de la bio­di­ver­sité, l’auteur de L’infini chez soi, L’enragé (sur Breughel), Les géra­ni­ums les vénère avec la lucid­ité de qui sait qu’il n’y a monde que dans l’alliance entre les formes du vivant et que la dis­pari­tion de la richesse des espèces ani­males et végé­tales prélude à notre anéan­tisse­ment.

Une ville est l’œuvre des hommes, mais les arbres… Ils don­nent de la sève aux immeubles, aux rues et à cet envi­ron­nement qui sans eux serait coupé de son âme. Nous devri­ons leur en être éter­nelle­ment recon­nais­sants […] J’ai été élevée dans cet amour des forêts et je me sou­viens très bien de mes pre­mières sen­sa­tions, de mes pre­miers rêves et de mes pre­miers con­tacts liés à cette nature ombreuse, bruis­sante et feuil­lue. 

Véronique Bergen