L’espace en regardant devant soi

Jan BAETENS, Ici, mais plus main­tenant, pho­togra­phies de Milan Chlum­sky, Impres­sions nou­velles, 2019, 112 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87449–686‑8

Une des fonc­tions de la poésie est de trou­ver le point d’intensité des choses.

La force minérale du monde, et la vivac­ité frag­ile des images et des mots, con­stituent un seul et com­plexe champ d’investigation.

Le méti­er unique de Jan Baetens, sa pas­sion et son orig­i­nal­ité fon­cière, con­sis­tent à capter et à refléter la diver­sité irré­sistible du monde dans de petits miroirs solaires, des post-it mag­né­tiques, qu’il dis­pose un par un autour de lui, avec une sci­ence d’abeille fouis­seuse.

L’attente soudain se pro­longe
Partout on met à sec des silos de patience Vic­toire de la porte fer­mée
L’espoir et l’espérance fondent
Comme trois billes
Rev­enues des ban­des de l’univers.

Pour com­pren­dre un peu mieux, de l’intérieur, ce que c’est que de vivre en poésie, il faut se rap­procher au plus près de la source, c’est à dire de l’expérience nue.

Une bot­tine, une boîte, un bal­lon
Tout fait jou­et, tout fait joueur
Rien n’a plus la tête sur les épaules
Les jour­naux d’un jour,
Rapiécées pelotes sans légen­des
Et par coups de pied leur mélange
Avec de nou­veaux chif­fons…

Un vrai poète, ce n’est pas la vie en mieux écrit, c’est notre per­cep­tion de la vie en plus vrai.

Cela sup­pose un esprit rêveur en éveil, un som­nam­bu­lisme d’une lucid­ité extrême, capa­ble de saisir au vol les moin­dres méta­mor­phoses, par un mélange de pré­ci­sion et de lenteur. Cela implique surtout une inten­sité cachée, déguisée en sourire.

La fumée qui dure plus longtemps que la pierre –
Une inven­tion par jour, un jour par inven­tion

 La poésie n’est pas un cadeau qu’on reçoit, à l’origine, des dieux, c’est-à-dire de l’enfance. Mais une explo­ration sans com­mence­ment ni fin, atten­tive, détachée, qui peu à peu, per­met de dégager les pépites des gangues du temps.

Enfin la clé qui se déchire.

Entre un intel­lectuel fla­mand qui écrit en français, et un poète de langue française dont la langue est le sang, il y a une fron­tière phos­pho­res­cente : Jan Baetens l’a franchie, dans son pro­pre tra­vail, dans son pro­pre corps, et il atteint à présent les lignes de faîte de son écri­t­ure.

Je préfère le lus­tre, la moirure
La ron­deur tirant sur le clair
Vers le bord du tableau
L’intouchable, le muet, l’éternellement
Fuyant de ce qui se presse
Sous la peau

Il n’y a jamais eu autant de chances pour la poésie de renaître que dans ce monde désor­don­né où nous vivons, au milieu de ce lan­gage sans fig­ure, où tout est à refaire, et où la syn­taxe de la vie, désac­cordée, doit être remise au point avec les moyens arti­sanaux de l’intuition et du regard. Jan Baetens est un poète con­tem­po­rain parce qu’il écrit pour créer l’écriture, et non pour s’en servir à des fins d’ordre limpi­de ou lex­i­cal.

Rain­ure de mots ni bons ni faux
Une bouche dis­ant le début de la fin
La voilà qui me croise
Aucune mémoire

Le signe qui ne trompe pas, c’est qu’en lisant ce que Baetens nous dit, on recon­naît, dans leur impres­sion même, les traces vivaces, vivantes, de notre pro­pre expéri­ence ; sans doute avons-nous vécu les mêmes choses, mais grâce à lui, à par­tir de détails de notre pro­pre vie, la recon­nais­sance d’une vérité per­due nous sub­merge.

Les pho­togra­phies de Milan Chlun­sky, pré­textes à tant d’urgence et par­fois de mer­veilles, trou­vent ici leur néces­sité, par rebond. On ne par­le pas de leur qual­ité, qui est grande, mais de leur rôle, qui est de créer un appel d’air. À l’inverse, c’est la lec­ture des poèmes de Baetens qui donne son sens à l’image : son sens c’est-à-dire sa portée, sa vision, et plus encore : sa légende. Tout grand poète est un cri­tique inven­tif et généreux dans l’ordre du regard. Il retrou­ve, dans l’effacement appar­ent de ces pho­tos savantes et inspirées, le sens héraldique des choses, telle

une con­stel­la­tion dont j’ai oublié le nom.

Imag­i­naires ou non, la Lune et Vénus, qui fig­urent ici dans leur éclat rétinien, sont des planètes à la fois incon­nues et vis­i­bles : la vie aus­si. L’inconnu et le vis­i­ble for­ment une seule trame, un unique domaine à explor­er. Et la poésie, de ce point de vue, est une sonde spa­tiale, sans esprit de retour.

Ce livre est le piège sub­til où tombe le lecteur paresseux, qui pen­sait lire encore un poème, ou deux, avant de refer­mer et de pass­er à d’autres exer­ci­ces : et qui, debout devant la fenêtre, tourne ain­si toutes les pages, sans plus rien voir du dehors, per­du qu’il est dans ce ciel noir sur blanc.

Luc Del­lisse