Un regard neuf dans le miroir au hibou

Jean-Marie KLINKENBERG (dir.), Relire La Légende d’Ulenspiegel, Textyles n° 54, Éditions Samsa, 2019, 15 €

Durant toute l’année 2017, le sesquicentenaire de La Légende d’Ulenspiegel fut salué par bon nombre de publications d’importance, au premier rang desquelles l’édition définitive du texte, établie par le spécialiste incontesté de la question, Jean-Marie Klinkenberg. Aujourd’hui, le même dirige le dossier de la cinquante-quatrième livraison de la revue Textyles, qui nous invite à relire l’œuvre matricielle de De Coster. L’Académicien (adjectivé « belgique ») y signe une étude exhaustive sur le travail philologique considérable qu’exige ce livre hors-norme, qui est « tout sauf un énoncé consensuel ». Quatre autres contributions substantielles précèdent celle de Klinkenberg, et chacune propose un regard neuf sur des aspects aussi variés que les adaptations, la langue, la réception, enfin la dimension comparative.


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Il est appréciable que, s’agissant d’un livre considéré comme le titre fondateur des lettres francophones de Belgique, l’accent soit porté ici sur son versant flamand, du moins par deux contributions. Marnix Beyen examine les adaptations théâtrales du texte commises par Jan Bruylants Jr (1871-1928), figure d’autant plus inconnue au sud du pays qu’elle fut populaire au nord. Cet historien amateur avait pour objectif premier de toucher un large public, ce qui lui fera préférer la truculence de Tijl au « mysticisme enfant et idiotement incohérent d’un Maeterlinck ». L’aspect le plus piquant de cette étude est le mea culpa qu’elle constitue de la part de son auteur, qui réévalue sa lecture initiale du travail de Bruylants sur la suggestion d’une remarque formulée par un de ses étudiants. En effet, le Professeur Beyen avait soutenu jusqu’ici que Tijl Uilenspiegel in Vlaanderen était imprégné de catholicisme et sa relecture lui fait désormais reconnaître une indéniable patte libérale. Une salutaire remise en perspective idéologique… Rainier Grutman s’intéresse quant à lui au flandricisme comme (effet de) traduction et gratte la langue très chargée de De Coster jusqu’à arriver à la révélation de ses hypotextes et ses palimpsestes. Grutman situe dès lors la Légende dans le sillage des écritures migrantes, nourrie d’emprunts pour s’enrichir. « En accueillant le flamand dans un texte français, De Coster simule et stimule le rapport dynamique entre deux langues appelées à se côtoyer, à s’entrecroiser, à se mélanger ». Le style de De Coster, déjà reconnu comme moderne par sa dimension carnavalesque, s’avère contemporain par les hybridations et les mélanges qu’il ose.

Anna Soncini Fratta nous replonge dans l’histoire via la littérature, en évoquant les destinées et les fortunes de La Légende à travers ses éditions italiennes. Où l’on voit les tiraillements et les travestissements que peut subir une œuvre quand elle est jugée récupérable par des partis opposés. Et si l’on cherche une preuve indiscutable de l’inclassabilité du texte, Soncini Fratta l’apporte en soulignant que, dans les bibliothèques publiques italiennes, la classification Dewey permet de ranger l’ouvrage en littérature hollandaise, française, belge flamande, belge française, etc.

Julien Schoonbroodt se propose quant à lui de lire en parallèle les œuvres de De Coster et Tolkien comme expressions d’une identité nationale. Après avoir passé les deux massifs au crible des notions-clés telles que la nation, le peuple, la langue, il tire de son approche très convaincante un véritable « outil heuristique » qui pourrait être appliqué – tiens, cela n’a jamais été fait ? – dans le cadre d’une comparaison avec Le Lion des Flandres

Le numéro est complété, entre autres, d’une étude de Maria Chiara Gnocchi sur les modèles d’écriture du prolétarien Constant Malva ainsi que d’un hommage au plus libertaire des libraires, qui laisse un vide impossible à combler dans le cœur d’Ixelles, Jean-Pierre Canon.   

Frédéric Saenen