Toute une vie ou presque

Michèle VILET, 80 pages, Photographies de Jacques Vilet, Déjeuners sur l’herbe, 2018, 264 p., 20 €, ISBN : 9782930433677

En janvier 2016, j’ai eu quatre-vingts ans. Ce mois-là, j’ai décidé de raconter ma vie, année après année. Je l’ai fait mais sans cesser de me poser la question : pourquoi ? Pour qui ? Nous sommes en décembre 2017, mon récit est terminé.

Ainsi commence l’épais volume de Michèle Vilet, qu’elle a intitulé 80 pages. Elle va donc passer en revue les diverses composantes successives de sa vie. Raconter, commenter, critiquer, louer, regretter parfois, se réjouir presque toujours même aux moments un peu plus difficiles. C’est l’enthousiasme qui domine, qu’il s’exprime au moment subit et soit tout à fait contemporain des faits ou qu’il se manifeste en dessous ou après, comme on ombre les éléments d’un dessin pour leur donner du relief.

Son enfance, son adolescence, son entrée en amour et à l’université, en philologie romane, sa découverte du marché du travail, le mariage, l’enseignement, la maternité, la combinaison et puis la mise en harmonie de tout cela. Bientôt l’appel du social, du politique, l’appel plus spécial du féminisme indissociable d’une conscience de jeune femme avertie dans les années soixante. Impossible pour notre narratrice de rester insensible à ces différentes alertes. Elle ne le sera jamais. Que ce soient les guerres à l’extérieur, comme la guerre du Vietnam, ou les problèmes dans le contexte proche comme les difficultés familiales de l’un ou l’autre ami, sinon les siennes, elle manifeste. Elle participe à sa façon, avec des actions, des paroles, des discussions de mise en évidence. Et, de toute évidence, déjà, elle écrit. Voici qu’elle se fait la mémoire non seulement de sa vie – ça c’est la déclaration qu’elle peut faire à l’entame ou au terme de son récit – mais de tout un ensemble de personnes qu’elle connaît mais qui ne se connaissent pas tous, et finalement d’un fragment important de la société des années soixante, septante et suivantes. Une mémoire vivante riche d’anecdotes, de faits, de lieux, de voyages et de rapprochements inédits.

Si la personne qui rassemble et qui narre nous devient proche, d’autres éclairages nous incitent, nous dirigent, nous obligent à voir en face et de manière très vive, la vie de famille, les amis, l’aspect générationnel, le mode et le monde de l’enseignement, la vie en province en regard de la vie à Bruxelles… La vie aussi des femmes de son temps, tant celles qui mènent une vie en principe calme à l’abri d’un mariage convenable selon toute apparence, que celles qui connaissent la double ou la triple journée et, c’est ici le cas, le signalent sans se plaindre. Les réformes dans l’enseignement peuvent s’annoncer ou du moins s’espérer, les enfants et petits-enfants choisir un itinéraire différent, notre narratrice – pourquoi d’ailleurs ne pas l’appeler l’héroïne ? traverse les épreuves, s’il en est, comme ces fameuses pages à tourner qu’elle a si bien élues pour relater son existence aux autres, les deux pans étant inséparables. Héroïne, elle l’est de son texte si accidenté dans le bon sens, si diversifié, si altruiste aussi, car les autres, proches ou moins proches sont là. C’est pourquoi nous ne trancherons pas sur l’appellation générique du texte. Autobiographique, il l’est, sans ignorer la part de construction qu’exige un livre pareil qui voudrait en 80 pages, en principe, rassembler la substance de 80 années multiples et de leurs à-côtés.

Si la question demeure pour Michèle Vilet : pourquoi l’avoir écrit ? Parce que c’est une vie, une autre qui va vivre tout indépendante, et parce qu’elle nous parvient à nous.

Jeannine Paque