Nietzsche à venir

Clé­ment BERTOT et Jean LECLERCQ (dir.), Niet­zsche et la phénoménolo­gie. Entre textes, récep­tions et inter­pré­ta­tions, Clas­siques Gar­nier, 2019, 405 p., 75 €, ISBN : 978–2‑406–08197‑5

La pen­sée de Niet­zsche est-elle la lit­téra­ture irra­tionnelle d’un illu­miné du 19e siè­cle ? Puisque cette grossièreté n’est pas ten­able, même pour un ratio­nal­iste résis­tant, de quelle pen­sée s’agit-il ?

Si, comme je le crois, l’activité philosophique aujourd’hui reste mar­quée par les avancées de la phénoménolo­gie de Husserl (en dépit de son idéal­isme sub­jec­tiviste), de l’on­tolo­gie de Hei­deg­ger (en dépit de ses dérives nation­al­istes, de la défense aber­rante d’un «esprit»  du nazisme à l’antisémitisme) et de la thérapeu­tique du lan­gage de Wittgen­stein (en dépit de son enlise­ment casu­isi­tique par une trop grande part de la philoso­phie ana­ly­tique), l’exigence de penser le monde dans un lan­gage non “métaphysique“est en même temps son enjeu. La philoso­phie naît et renaît à tra­vers le ques­tion­nement rad­i­cal hors de toute opin­ion, de tout préjugé, de toute idéolo­gie, à la racine hors de toute méta­physique accrochée à la vérité hors monde. Or ce ques­tion­nement, dans sa phase mod­erne, remonte à l’effort inouï de Niet­zsche de penser par-delà bien et mal — par-delà l’opposition entre l’essence et l’apparence, la vérité et l’erreur…

L’Intro­duc­tion au recueil des Actes du col­loque tenu les 16 et 17 mars 2016 à Lou­vain situe par­faite­ment cette exi­gence et cet enjeu. La pen­sée niet­zschéenne du « Schein », lit­térale­ment « apparence » ou même « appa­raître », peut-elle être rap­prochée de celle du « phénomène »? Pas au sens de Kant qui l’oppose à la « chose en soi », ce qui l’englue dans le dual­isme. Mais pas non plus au sens de Husserl qui le fonde dans l’ « intu­ition dona­trice orig­i­naire ». Cepen­dant si, la “généalo­gie” niet­zschéenne qui arrache les masques des “valeurs” reste sans rap­port avec cette « sci­ence du phénomène » qui est le pro­jet de Husserl, n’y a‑t-il aucun recroise­ment entre le monde de la vie de l’un et le monde des apparences de l’autre ? Ou encore entre la con­sti­tu­tion fic­tion­nelle du phénomène et la per­spec­tive inter­pré­ta­tive de l’apparence ? La ques­tion rad­i­cale sur­git à par­tir de là : quel lan­gage intro­duit à la pen­sée du monde, au jeu de son devenir, à la « muta­tion de la tem­po­ral­i­sa­tion » comme l’épingle Fink ?

Il n’est pas pos­si­ble ici d’entrer plus avant dans les inter­ven­tions de ce recueil incisif. Il faut cepen­dant remar­quer que, out­re les travaux de spé­cial­istes actuels, il repro­duit deux textes impor­tants pour l’histoire des inter­pré­ta­tions niet­zschéennes, l’un d’Eugen Fink, l’autre de Rudolf Boehm, ce qui répond au but de la pub­li­ca­tion : con­fron­ter les inter­pré­ta­tions phénoménologiques de Niet­zsche à son texte.

La stim­u­la­tion de toutes ces lec­tures con­firme com­bi­en la pen­sée de Niet­zsche nous précède tou­jours, à dis­tance des thèmes canon­iques (surhomme, éter­nel retour et même “volon­té” de puis­sance), une pen­sée du jeu inten­sif, plus que des pul­sions, des puis­sances, encore trop peu méditées…

Éric Clé­mens