Au meilleur de toi

Marianne SLUSZNY, Le banc, Academia, 2019, 182 p., 17.50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-8061-0489-2

Il est souvent bien périlleux de faire œuvre littéraire de son vécu le plus sensible, le plus douloureux. Pareil défi d’écriture exige une ascèse que le prétexte de la fiction n’impose pas. En choisissant de parler de la vie, de la maladie et du décès de son compagnon, Marianne Sluszny a pourtant été bien inspirée car elle nous livre bien plus que des confidences intimes.

Il faut dire que la personne de Guy Lejeune, qui éclaire l’ensemble de l’opus, emporte à elle seule le récit dans des univers passionnant. Cinéaste autodidacte, il a participé à la naissance de la télévision, univers qu’il partageait avec l’autrice, elle-même scénariste et productrice de documentaires culturels et historiques. Reprendre son histoire pas à pas, c’est parcourir la seconde moitié du 20e  siècle et au-delà pour embrasser des décennies d’images et de culture.

Choisissant de donner la parole au défunt, qui retrace les étapes de sa propre existence, elle s’efface derrière lui dont elle n’a pas partagé toute la vie. En sa compagnie, nous revivons l’émergence de la culture de l’image : celle de la photographie, du cinéma, de la télévision. Cet homme est avant toute chose un regard, celui qu’il porte sur la vie qui l’entoure, sur l’actualité, sur les grands noms qui animent les salles obscures et qu’il connaît si bien. Attiré par la force et la sincérité des démarches artistiques, il est de ceux dont la vie est marquée par les rencontres, les lectures, les reportages sur l’actualité directe. Il cultive un art permanent d’être aux premières loges des frémissements des mouvements sociaux, un peu partout dans le monde. Qu’ils soient chanteurs, musiciens, poètes, cinéastes, peintres ou photographes, peu de talents ont échappé à l’œil de cet homme qui célébrait la création et l’engagement. Il en gardera des souvenirs inoubliables glanés aux quatre coins de la planète en jouant sciemment avec les limites du système. En arrière-fond de toute sa démarche, on perçoit l’attention donnée à la culture pour tous et à l’éducation permanente guidée par ses convictions progressistes inébranlables. Mordant à belles dents dans les possibilités offertes par les budgets culturels, il vivra aussi avec dépit la débâcle des années d’austérité imposée, l’arrivée de la publicité et des programmes qui renoncent à la qualité au profit de l’audimat facile.

L’ironie du sort a voulu que le cancer, avant de se généraliser, atteigne le cerveau de cet homme, ce bel outil dont il avait su jongler. Mais il mettra un point d’honneur, avec sa compagne, à entretenir ce qu’il avait de plus précieux, l’émerveillement face à la beauté sous toutes ses formes, à célébrer l’amour et la chaude amitié, à revoir les films aimés, les paysages chers et à s’asseoir sur Le banc qui jouxte le noyer qu’il a jadis planté.

L’autrice, qui a su mobiliser son expérience d’écrivaine, ne s’absente guère du récit ; elle se met en retrait et reprend la parole qu’elle avait cédée après une vingtaine de pages introductives. Comme baignée de la luminosité de l’être qu’elle a aimé et dont elle partageait bien des passions, elle ne tait pas son propre effroi et sa douleur face à l’avancement de la maladie. Mais elle s’exprime avec une retenue et une pudeur qui forcent le respect, s’attachant à nous dire que celui qui s’en est allé a su conserver jusqu’au bout ce qu’il avait de plus précieux. Et nous mesurons sans peine que ce portrait d’une vitalité touchante forme aussi une part de notre patrimoine commun qui s’en trouve ainsi mis judicieusement en mémoire.   

Thierry Detienne