« Ah, je les vois déjà… »

Jeanne DE TALLENAY, L’invisible, Névrosée, coll. « Femmes de let­tres oubliées », 2019, 276 p., 16 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑931048–06‑1

Il est bien ardu de débus­quer le nom de Jeanne de Tal­lenay dans les antholo­gies ou les ouvrages généraux, et c’est dans la somme Les écrivains belges con­tem­po­rains de Camille Han­let – qui fut décidé­ment aus­si exhaus­tif que catholique – que l’on trou­vera une notice la con­cer­nant, dans le riche chapitre qu’il con­sacrait, en 1947, aux femmes de let­tres, plus par­ti­c­ulière­ment aux poét­esses…

Elle y fig­ure sous le nom com­plet de Jen­ny-Jacques de Tal­lenay van Bruys­sel, son patronyme étant intriqué à celui de son mari, chargé d’affaires en Argen­tine. Han­let souligne le ray­on­nement du salon lit­téraire qu’elle ani­mait à Brux­elles, sa col­lab­o­ra­tion à des revues aus­si divers­es que la Jeune Bel­gique, Duren­dal ou L’Art mod­erne, ses tra­duc­tions de Heine et son inspi­ra­tion poé­tique lamar­tini­enne, puisée aux sources mêmes du con­tact avec la nature. Le cri­tique men­tionne, par­mi ses œuvres les plus sail­lantes et toutes mar­quées par une « psy­cholo­gie sub­tile », ses Sou­venirs du Vénézuela, quelques nou­velles ou encore le roman carthagi­nois Vivia Per­pet­ua (1905).

Il se garde par con­tre de men­tion­ner L’invisible, paru chez Lacomblez à la fin des années 1890. Un roman des plus trou­blants, des plus envoû­tants, qui révèle pleine­ment la sin­gu­lar­ité d’inspiration comme la maîtrise de la nar­ra­tion sub­jec­tive de cette écrivaine mécon­nue, et qui fait par­tie des redé­cou­vertes majeures pro­posées par les édi­tions Névrosée.

Le silence de l’homme d’église Han­let quant à l’existence de ce petit bijou n’a pas de quoi éton­ner, dans la mesure où l’histoire tire son inspi­ra­tion de la croy­ance théosophique en la survie des esprits après la mort. La voix qui sur­git dès les pre­mières lignes décrit, nue, ses obser­va­tions, s’interroge aus­si (« Qu’avais-je été ? Qu’étais-je devenu ? ») jusqu’à com­pren­dre qu’elle est tout ce qui sub­siste du corps où elle était jadis enclose, celui de Gontran de Val­bois. Dès les pre­miers chapitres, nous voici en empathie par­faite avec le nar­ra­teur, hap­pés par son angoisse quand il com­prend qu’il assiste aux pre­miers remous provo­qués par son décès, puis à ses pro­pres funérailles !

Pass­er de l’autre côté du miroir sup­pose une pro­fonde impuis­sance, soit l’impossibilité de com­mu­ni­quer avec les vivants, cepen­dant dou­blée d’un pou­voir absolu : la con­science peut se déplac­er invis­i­ble­ment vers les êtres fam­i­liers, si éloignés fussent-ils, et décou­vre enfin les véri­ta­bles ressorts de leurs sen­ti­ments, les moti­va­tions de leurs actes, le tré­fonds de leur cœur. Les révéla­tions s’enchaînent pour le céli­bataire invétéré que fut Gontran, quand il entrevoit s’éveiller l’intérêt des uns, jusque là indif­férents à sa per­son­ne mais soudain alléchés par la per­spec­tive de l’héritage ; ou encore quand il décou­vre la pas­sion inex­tin­guible et exclu­sive qu’il inspi­ra à une femme alors même qu’il la croy­ait inac­ces­si­ble.

Com­ment ne pas penser à un roman précurseur de Mort de quelqu’un de Jules Romains ? À la dif­férence qu’ici la démarche n’illustre pas une philoso­phie telle que l’unanimisme, où l’âme flotte en sur­plomb avant de se con­fon­dre à une con­science col­lec­tive et anonyme. La per­cep­tion mise en scène par Jeanne de Tal­lenay par­ticipe plutôt d’un regard indi­vid­u­al­iste dif­frac­té, se ten­ant au cen­tre des divers axes directeurs de son exis­tence et effec­tu­ant le bilan de sa présence ter­restre, avant la sec­onde mort et la renais­sance.

Jeanne de Tal­lenay était, paraît-il, pas­sion­née d’occultisme et de spiritisme, et l’on se plaît à imag­in­er Madame Blavatsky ou encore Alexan­dra David-Neel se délec­tant de L’invisible, qui n’est pas dénué d’ironie et de rebondisse­ments. Mais par-delà la dimen­sion païenne de ce réc­it, qui ose s’emparer d’une âme en pleine trans­mi­gra­tion et se con­clure sur la con­ju­gai­son de l’impératif dumasien « J’attends et j’espère », il y a sim­ple­ment une très grande réus­site romanesque, que nous ne sommes désor­mais plus en droit d’ignorer.

Frédéric Sae­nen