Oh ! Vive le vent, vive le vent…

Un coup de cœur du Car­net

Carl NORAC (auteur) et Ger­da DENDOOVEN (illus­tra­trice), Vent d’hiver. Petites his­toires pour réchauf­fer les jours froids, Joie de lire, 2020, 96 p., 18,90 €, ISBN : 978–2‑88908–500‑2

Quelle que soit sa rigueur, on le trou­ve tou­jours trop long, trop froid, trop dép­ri­mant. L’hiver sus­cite peu notre ent­hou­si­asme : on peste lorsqu’il s’installe et on ne le célèbre que quand il dis­paraît. On tente même de le chas­s­er à coup de car­navals, de le mater à force de proverbes, c’est dire ! La neige et ses jolis flo­cons n’emportent pas notre adhé­sion non plus. Certes, on s’en réjouit durant une séance de luge, elle intrigue par son atmo­sphère mag­ique­ment ouatée, on la con­tem­ple bien au chaud  der­rière une fenêtre, mais elle nous hérisse sous les pneus, nous désole en flaques boueuses, nous brûle par ses gerçures. Décidé­ment, l’hiver est la mal aimée de nos saisons. Ce qui est assez injuste pour lui car « [il] est comme tout le monde. / Il n’aime pas le froid. / Mais c’est son boulot, voilà. / À l’école, il voulait faire print­emps, / mais c’est un méti­er plutôt rare ».

De plus, « [d]es qua­tre saisons, l’hiver est celle qui racon­te le plus d’histoires. / Ce sont les mois où on a envie de se ser­rer les uns con­tre les autres. C’est sans doute une expli­ca­tion ». Cela paraît un pré­texte par­fait pour Carl Norac qui nous offre à envis­ager ce temps de ralen­tisse­ment, de calme et de pré­pa­ra­tion, à la lorgnette d’historiettes amu­santes, inat­ten­dues et poé­tiques. Dans Vent d’hiver, on croise notam­ment une maman aux joues goûts fram­boise et fraise, des Fin­landais aux fess­es bleues, un bon­net récep­ta­cle de pen­sées, un skieur en habit d’ours, un bon­homme de neige affreuse­ment maus­sade. Et le plus attachant d’entre tous ces per­son­nages par­fois far­felus est mon­sieur-madame (selon les pages) Hiv­er, un être soli­taire, rêveur, résigné, facétieux et amusé : « On dit que l’hiver est triste, mais on se trompe. Il rigole beau­coup. Par exem­ple, si vous allez près d’un étang gelé, sou­vent vous enten­dez un craque­ment. Craque­ment, c’est seule­ment quand l’hiver a trop envie de rire. Il craque de rire. Il s’éclate. » Qui l’eût cru ? Comme de cou­tume, la prose, rêveuse­ment décalée, tout à fait per­son­nelle, de Norac cha­touille l’esprit du lecteur, petit ou grand.

La décou­verte de ce livre se niche sans doute dans les dessins de la Gan­toise Ger­da Den­dooven. Le pub­lic fran­coph­o­ne la con­naît (peut-être) un peu moins, alors qu’elle est une mine admirable du paysage graphique fla­mand, en ébul­li­tion hal­lu­ci­nante. Le trait de Ger­da souf­fle comme le vent hiver­nal : de façon sai­sis­sante, un peu piquante, brute. À l’aide d’une palette réduite (essen­tielle­ment, du bleu, du blanc, du rouge), elle crée un univers vif, un brin désuet (elle aurait pu illus­tr­er La semaine de Suzette ou un almanach du début du 20e siè­cle), très évo­ca­teur tout en s’inscrivant en réso­nance avec une tra­di­tion fla­mande affir­mée (pla­nent les ombres indis­tinctes des Breughel, des Per­me­ke et autres Masereel). Quelle joie pour nous que le Poète nation­al de Bel­gique / Dichter des Vader­lands mul­ti­plie ces col­lab­o­ra­tions sans-fron­tières (Vent d’hiver est déjà le treiz­ième de ses opus illus­trés par un tal­ent du Nord) ! À présent, nous avons le cœur à chanter : « Oh ! Vive le vent, vive le vent… »

Samia Ham­ma­mi