Pour nos vieux jours

Linda VANDEN BEMDEN, Les dimanches d’Angèle, Quadrature, 2020, 86 p., 10 € / ePub : 6.99 €, ISBN : 9782931080009

Linda Vanden Bemden a tenu pendant cinq ans un blog sur lequel elle a consigné régulièrement des textes brefs relatant ses visites dominicales à sa grand-mère hébergée en maison de repos jusqu’au décès de celle-ci. Elle en a extrait quelques dizaines, rassemblés dans ce recueil.

Les initiatives littéraires relatives à l’accompagnement d’un parent âgé de manquent pas, mais celle prise ici par l’autrice se distingue d’emblée par son ton. Renonçant au lamento sur les ravages du temps, Les dimanches d’Angèle nous livre des billets à l’humour décalé. Point de pathos ni de tremolo, juste des petits faits et dialogues de quelques lignes, sur le mode impressionniste. Jugez plutôt :

Le cri du cœur

Aujourd’hui, à la maison de vie et de soins, Brel chante « Jacky » en noir et blanc dans la télévision et personne et ne l’écoute. Sauf Esther, qui dodeline de la tête et éructe « beau et con à la fois » très fort le moment venu.

Si la mort et la détresse pointent leur nez, ce qu’elles ne manquent évidemment pas de faire, il ne saurait être question de s’y attarder lourdement. Il se trouve toujours une perspective sous laquelle les saisir pour mettre en évidence le comique de situation, les collusions de langage. Car en ces lieux où le grand âge est la norme, la confusion des esprits est une contrainte avec laquelle il faut compter et parfois un atout pour rendre la douleur moins cruelle. À ceux qui vivent en-dehors, elle s’impose d’emblée :

Petite forme

À la maison de vie et de soins, Léa est en petite forme. Elle ne rit pas, elle ne retire pas ses bas et ne traite personne de grosse biesse. Quand je lui demande ce qui ne va pas, elle me confie : « ce n’est pas tous les jours dimanche » et je comprends qu’elle n’essaie pas de faire un bon mot, parce qu’elle ne sait pas qu’on est dimanche. P.47

On perçoit bien la posture prise par l’autrice. Son regard et sa plume sont guidés par une forme de tendresse irrépressible et détachée de tout cynisme. Le recours à la forme du micro-récit, qu’elle maîtrise avec art, participe de ce regard tout à la fois pudique (elle ne livre jamais directement son propre désarroi, pourtant perceptible) et désarmant de vérité. Il n’est pourtant pas de sujet contourné ni évité, et c’est décidément une force de tout dire avec légèreté. Force est de reconnaître que la juxtaposition de ces instantanés est une réussite indéniable et celle-ci devrait faire réfléchir les esprits nostalgiques qui continuent de nous seriner que l’usage des technologies affaiblit la langue écrite.

Thierry Detienne