Burroughs. Pour en finir avec les shits

Un coup de cœur du Car­net

Lau­rent DE SUTTER, John­sons & Shits. Notes sur la pen­sée poli­tique de William S. Bur­roughs, Léo Scheer, 2020, 96 p., 15 €, ISBN :  9782756113227

« Hé mec, vous tenez là un grand livre, un livre dément. Une bombe ». Voilà ce que William S. Bur­roughs s’exclamerait s’il éprou­vait l’envie de quit­ter le monde des morts pour faire un tour dans le marécage du 21e siè­cle. À coup sûr, la qual­ité des sub­stances psy­chotropes le décevrait mais l’essai de Lau­rent de Sut­ter John­sons & Shits. Notes sur la pen­sée poli­tique de William S. Bur­roughs qu’un deal­er de Brux­elles lui fourni­rait en bonus l’exalterait. Si  Bur­roughs est con­nu et recon­nu comme écrivain majeur de la Beat Gen­er­a­tion (Le fes­tin nu, Les garçons sauvages, La machine molle, Junky, Queer, Nova Express…), la vision du monde qu’il élab­o­ra dans ses essais et con­férences n’a pas fait l’objet de nom­breuses recherch­es. C’est au cœur des obser­va­tions bur­rough­si­ennes sur le monde, sur la pen­sée, les tech­niques de con­trôle que Lau­rent de Sut­ter nous plonge, nous dotant d’une arme con­ceptuelle fab­uleuse pour penser et agir sur le présent.

Bur­roughs comme de Sut­ter con­nais­sent le poten­tiel sub­ver­sif des typolo­gies. La typolo­gie que le sec­ond exhume dans l’œuvre du pre­mier est celle des John­sons et des Shits qui, s’ils évo­quent à pre­mière vue des mar­ques de cig­a­rettes ou des noms de code, recou­vrent deux types d’êtres humains. Emprun­tant le terme « John­sons » aux Mémoires du célèbre truand Jack Black, William Bur­roughs définit ces derniers comme une tribu d’êtres dont la ligne éthique est celle du « laiss­er être et du laiss­er faire ». La mytholo­gie des John­sons ne se con­stru­it que grâce à leur repous­soir qu’il nomme les Shits, les Merdeux « qui pour­ris­sent la vie des autres » écrit Lau­rent de Sut­ter.

Descen­dant dans les textes de Bur­roughs, les artic­u­lant fine­ment au sein du sys­tème philosophique desut­térien, l’essai ques­tionne la manière dont, depuis que le monde est monde, les Shits colonisent virale­ment le cerveau afin de s’assurer le mono­pole du pou­voir. L’angle est à la fois généalogique et prospec­tif, méta­physique et poli­tique, con­ceptuel et per­for­matif : l’axiome de base posant que les Shits se définis­sent par une capac­ité de nui­sance illim­itée qu’ils ont illus­trée au tra­vers de leurs insti­tu­tions, de leurs actions (l’Église, l’Inquisition, les Con­quis­ta­dors, la coloni­sa­tion, Hiroshi­ma…), com­ment dès lors se débar­rass­er des Shits ? Leur éten­dard, leur fond de com­merce c’est de clairon­ner que la pen­sée est vertébrée par les caté­gories du DROIT et de la RAISON, qu’ils incar­nent ceux qui ont rai­son. De là découle qu’ils imposent cet étalon viral aux John­sons. Leur cre­do — il faut des règles sous peine de vers­er dans le chaos — implique que les déréglés, ceux qui ne se soumet­tent pas à la police de la pen­sée, doivent être refor­matés ou élim­inés. Avec brio, vitesse de frappe et déduc­tion implaca­ble, Lau­rent de Sut­ter analyse les deux aux­il­i­aires d’une « repro­gram­ma­tion cérébrale » des réfrac­taires que Bur­roughs a pointés, à savoir le Verbe et l’Image, tous deux dotés de puis­sances mag­iques, d’une effi­cience per­for­ma­tive. Quelque part, les Shits sont les frères de Hump­ty-Dump­ty de Lewis Car­roll, lui qui déclarait à Alice : « Lorsque j’utilise un mot, il sig­ni­fie exacte­ment ce que j’ai décidé qu’il sig­ni­fierait ».

L’on sait que le thème bur­rough­sien du con­trôle sera activé par Deleuze  lorsqu’il inter­rogera le nou­v­el âge dans lequel nous sommes entrés, non plus la société dis­ci­plinaire pen­sée par Fou­cault, mais la société de con­trôle. Deleuze crédite Fou­cault d’avoir pressen­ti ce tour­nant vers un âge dont Bur­roughs a défi­ni les con­tours, les mécan­ismes. Il n’y a de société de con­trôle que par la grâce d’une intéri­or­i­sa­tion par les acteurs eux-mêmes des mots d’ordre, de la police de la pen­sée que l’on (les Shits) entend leur inoculer. Avec sub­til­ité et force, ser­ti dans une langue sou­veraine (on ne par­lera jamais assez du style de Lau­rent de Sut­ter), l’essai mon­tre le malen­ten­du véhiculé par la théorie de la société de con­trôle (qui court de Deleuze à Negri avant de devenir un leit­mo­tiv un peu creux) : jamais Bur­roughs ne par­lait de « société » dont il se sou­ci­ait comme d’une guigne mais bien de tech­niques de con­trôle. Or, qui dit tech­niques de con­trôle dit pos­si­bil­ité de s’en libér­er.

La puis­sance con­ceptuelle absolue de l’essai de Lau­rent de Sut­ter délivre toute sa vis­i­bil­ité lorsque, plus John­son que tous les John­sons, il court-cir­cuite les déplo­rations quant à l’installation d’un con­trôle général­isé en rap­pelant la thèse bur­rough­si­enne des deux talons d’Achille du con­trôle que sont sa lim­ite externe et sa lim­ite interne. Sans nier que son exer­ci­ce bousille la vie de bien des gens, les con­damne à l’inexistence, le secret du con­trôle est d’être par essence, de juris et de fac­to, un con­trôle raté. À s’auto-déployer dans l’illimité, le con­trôle s’annule de ne plus ren­con­tr­er de résis­tance. À réus­sir (à colonis­er, squat­ter inté­grale­ment les esprits), il échoue dès lors qu’il ne règne plus que sur des auto­mates. Autrement dit, John­sons & Shits. Notes sur la pen­sée poli­tique de William S. Bur­roughs nous pro­cure les leviers théoriques et pra­tiques pour ren­vers­er les Shits, met­tre fin à leur mono­pole et ce, en retour­nant leurs armes con­tre eux, en dégoupil­lant une bombe qui, quelque part, rap­pelle celle de Bartle­by : en oeu­vrant  à « un con­flit pour la fin des con­flits », en opposant l’éthique de la qual­ité, de la sor­tie de l’ego des John­sons à la poli­tique merdique de la quan­tité, du pou­voir et de la RAISON des Shits. C’est pourquoi Bur­roughs sub­sti­tu­ait à l’idée de « révo­lu­tion » celle d’« évo­lu­tion », au sens de devenir.

Pour en finir avec le pou­voir, il faut en finir avec ceux qui veu­lent le pou­voir ; pour en finir avec le pou­voir, il faut donc faire en sorte que les Shits (…) soient mis hors d’état de nuire.

Les John­sons opposent un con­tre-brouil­lage (à l’image des cut-up de Bur­roughs) au brouil­lage codé du Verbe et de l’Image con­coc­té par les Shits afin de con­trôler les esprits et les corps. Mais, poussés à bout par la tox­i­c­ité des Shits qui pol­lu­ent le monde par leurs nui­sances, les John­sons sont amenés à propager des émeutes qui déboulon­neront les Shits. Prédes­ti­na­tion oblige ? Bur­roughs ne pense pas qu’un Shit puisse devenir un John­son et vice-ver­sa.

Lau­rent de Sut­ter signe un des opus les plus éblouis­sants de ces dernières années. Dans le sys­tème bur­rough­sien, la volon­té étant à la source de tout, Bur­roughs est immor­tel. Il n’a dès lors point besoin de remon­ter de l’outre-monde. C’est du haut de son immor­tal­ité que, tapant sur l’épaule de Lau­rent de Sut­ter, il bal­ancerait : « Hé mec, vous avez lâché un grand livre, un livre dément. Une bombe ».

Véronique Bergen