La petite boule ne l’aura pas…

Anne WOLFERS, Le doute, Esper­luète, 2020, 240 p., 22 €, ISBN : 9782359841220

anne wolfers le doute éditions Esperluète (couverture du livre-Lorsque vous prenez le doute entre vos mains — un livre à la jaque­tte en papi­er Kraft ordi­naire sur lequel vous pou­vez lire ce titre laconique sans majus­cule et observ­er un amu­sant dessin au bic d’un dro­madaire, ou plutôt d’un chameau à trois boss­es — vous êtes déjà hap­pé par l’univers d’Anne Wolfers.

Quand elle était enfant, Anne Wolfers pas­sait son temps à se fab­ri­quer de petites mar­i­on­nettes. Elle aurait voulu s’orienter vers l’illustration, mais cette for­ma­tion n’existait pas à l’époque. Après avoir décou­vert la gravure au cours d’un stage, elle décide de s’inscrire dans cette sec­tion à la Cam­bre (ENSAV) et cette pas­sion ne l’a plus quit­tée. Cette graveuse hors pair a été pro­fesseure pen­dant de longues années à l’École des arts d’Uccle.

En 2012, un état de dépres­sion sévère con­duit Anne Wolfers à l’hôpital, mais, avant d’entrer en psy­chi­a­trie, elle achète un car­net et un sty­lo à bille, un banal bic noir, un Slikpen. Il prend place dans sa main. Com­mence alors un réc­it dess­iné. Elle s’installe dans son lit, con­fort­able­ment ; le dessin, rapi­de, vient la sur­pren­dre, puis la phrase rebon­dit dessus en un inces­sant jeu de ping-pong inso­lite et décalé. Écrire devient essen­tiel aus­si pour elle. Ce fil rouge quo­ti­di­en con­tribue à la tenir debout pen­dant cette som­bre péri­ode, à la reli­er à ses émo­tions, à ses sou­venirs d’enfance et à son incon­scient. Il entre dans le proces­sus de la guéri­son en y jouant un rôle thérapeu­tique. Au départ, cette his­toire très per­son­nelle n’était pas des­tinée à être pub­liée, mais de ce jour­nal intime de sa dépres­sion naî­tra le livre à l’ouest (Esper­luète, 2016). 

Puis une autre épreuve sus­pend à nou­veau sa vie. Et vient Le doute.

Un mot pour toute une tranche de vie. Un titre qui ne dit rien de cette his­toire, celle d’un can­cer du sein. Pour­tant il en dit long aus­si. Le doute sub­merge ce moment entre la sus­pi­cion d’un can­cer et la con­fir­ma­tion du diag­nos­tic, ver­tig­ineux, puis il jalonne cette épreuve. Et le livre s’ouvre sur un texte qui l’annonce.

Dans la brassée des réc­its de vie sur le can­cer du sein, Anne Wolfers abor­de ce sujet sen­si­ble autrement : elle relate son chem­ine­ment per­son­nel par l’économie des mots et la force de ses dessins déli­cats, voire naïfs. Elle met sub­tile­ment en con­tre­point le dessin et les mots pour dire et évo­quer les phas­es et les états d’âme par lesquels on passe dans cette mal­adie : l’attente, les traite­ments (l’opération, la radio­thérapie, l’hormonothérapie, etc.), la guéri­son.

Mais les autres sont là : le com­pagnon, la famille, les amis, les médecins. Ils pren­nent aus­si la parole. Les mots des autres et les siens. Et le dessin, seule­ment le sien, accom­pa­gne puis­sam­ment le texte. Elle recourt à toute la palette de cet art : traits con­ti­nus, dis­con­ti­nus, pointil­lés, hachures, tracé pré­cis, esquis­sé ou flouté, lignes courbes ou droites… De la pointe de son bic — de Mon­sieur Slikpen, comme elle le nomme — sur­gis­sent des images poé­tiques comme cet auto­por­trait évanes­cent pour le 2 octo­bre, le cha­grin du corps ou, le 22 octo­bre, – je vous trou­ve en bonne forme, ce corps si petit dans la main du médecin si grand. Ou encore ces ani­maux divers, par­fois anthro­po­mor­phes, qui ponctuent le réc­it. 

Par­mi les artistes qui la fasci­nent, elle vous cit­era Goya, Lucian Fre­und, David Hock­ney, Mar­lène Dumas, les minia­tur­istes per­sans. Mais vous penserez aus­si à Kiki Smith, à Egon Schiele, à Siné ou à bien d’autres en décou­vrant ses dessins. Comme s’ils étaient pré­parés par sa longue pra­tique de la gravure, où elle priv­ilégie les tech­niques du ver­nis mou et de l’aquatinte, et par son exigeante quête de per­fec­tion qui requiert des heures de tra­vail, les dessins de ce livre, rapi­des, jamais retouchés, sur­gis­sent avec une fraîcheur évi­dente mal­gré la grav­ité du pro­pos. Ses métaphores du jour. Des con­den­sés d’émotions. Ils sont tour à tour drôles, émou­vants, sérieux, absur­des, morcelés, enfan­tins…   Ils ne vous lais­sent jamais indif­férent. Il suf­fit de regarder la gueule de ce chameau, aux deux boss­es en forme de seins, qui épie la troisième petite pro­tubérance d’un air très per­plexe, mais légère­ment souri­ant.

« Tous les cha­grins sont sup­port­a­bles si l’on en fait un con­te ou si l’on racon­te une his­toire pour le dire ». Le choix en exer­gue de cette cita­tion de Karen Blix­en est explicite. Ce réc­it dess­iné, c’est noir sur blanc le rit­uel de survie d’une femme. Le doute ou com­ment le peu peut dire beau­coup.

Anne Cast­er­man