Anna : crier pour exister

Un coup de cœur du Car­net

Pamela GHISLAIN, Anna, Lans­man, 2020, 44 p., 10 €, ISBN : 978–2‑8071–02288‑0

couverture d'anna de pamela ghislain éditions lansmanAnna com­pose le pre­mier volet de la Trilo­gie du Cri, un pro­jet où la jeune dra­maturge Pamela Ghis­lain dénoue, en trois pièces, l’éche­veau de la place de la femme dans la société. En don­nant une voix, non, mieux encore, un cri, à celles qu’on refuse d’é­couter ou qui n’osent se faire enten­dre.

Du haut de ses 26 ans, l’au­teure et comé­di­enne Pamela Ghis­lain livre son pre­mier texte dra­ma­tique, fruit d’une rési­dence d’écri­t­ure au théâtre Le Boson. L’adap­ta­tion scénique d’Anna, prévue aux Rich­es-Claires en avril 2020, n’a hélas pas coupé à la crise san­i­taire.

Un chef-d’œu­vre ! Tout en explo­rant sub­tile­ment le phénomène du viol par le prisme de la zone grise, où con­sen­te­ment et abus s’en­la­cent en nœuds inex­tri­ca­bles, le texte grat­te, jusqu’au sang, la terre de la moral­ité pour attein­dre une couche géologique supérieure : des enjeux uni­versels de la con­di­tion humaine tels que l’in­com­mu­ni­ca­bil­ité, le déni et le dédou­ble­ment.

Théâtre : l’art de mettre en scène la quotidienneté

On retrou­ve dans cette pièce l’une des ver­tus du théâtre : la capac­ité à met­tre en scène le quo­ti­di­en, à faire criss­er l’aspérité de l’ex­tra­or­di­naire sous le rideau lisse de l’or­di­naire.

Anna, c’est l’his­toire de per­son­nes nor­males qui com­met­tent des actes anor­maux. Un univers nébuleux où l’on peine à dis­tinguer le bien du mal, la cul­pa­bil­ité de la respon­s­abil­ité, l’ig­no­rance du déni, le désir de la volon­té, la réal­ité de la fic­tion, la vérité du men­songe, le blanc du gris, le gris du noir. Anna, c’est l’his­toire d’un événe­ment cen­sé avoir lieu qui n’a pas lieu : l’amour. Et d’un événe­ment cen­sé ne pas avoir lieu qui a lieu : le viol.

L’au­teure réu­nit, à pre­mière vue, les cir­con­stances prop­ices à un heureux dénoue­ment en rassem­blant dans un bar, un soir, une femme, Anna, et un homme, Vic­tor. Tous deux jeunes, beaux, fêtards, hédon­istes et au car­ac­tère bien trem­pé. Elle le désire. Il la désire. Ils dansent, boivent, s’embrassent, passent la soirée à se lancer des piques pour mieux inscrire sur la peau de l’autre l’al­pha­bet de leurs appétits. Jusqu’au moment où le script dérape, se fra­casse comme une loco­mo­tive suite à un sab­o­tage. Le chemin du par­adis mène à l’en­fer. Le pire prend appui sur le meilleur. Le Bien enfante le Mal. Chaque lib­erté vécue et partagée se mue en rouage d’une machiner­ie, d’un engrenage. La fin s’al­iène du com­mence­ment. L’é­tranger devenu fam­i­li­er rede­vient étranger. La sueur du désir se fait larmes, la flamme se fait cen­dres, la parole se fait silence. Le oui se fait non. Mais inaudi­ble. Invis­i­ble. 

Cet échange, au moment de com­man­der à boire, cristallise toute l’am­biguïté de la rela­tion :

Anna : Qu’est-ce que tu prends ?
Vic­tor : Ce que tu m’of­fres

Arrê­tons là notre explo­ration de l’in­trigue. Une cri­tique est un pont, non une rive.  

Incommunicabilité : dire l’indicible

Anna a des allures d’out­sider dans sa pro­pre famille. Oui, mère et frère l’ai­ment. Non, ils ne la com­pren­nent pas. Acceptent-ils sa dif­férence ? La con­nais­sent-ils vrai­ment ? C’est qu’ils dés­ap­prou­vent son mode de vie, enrac­iné dans la fête et les ren­con­tres. L’ex­téri­or­ité d’Anna est ren­for­cée par l’ab­sence de prénom attribué à l’en­tourage : « frère » et « mère » ren­voient à des rôles, non à des indi­vidus pro­pres. Dans la pre­mière scène, Anna, en intruse, fait son appari­tion en entrant dans une pièce qu’ils occu­pent tous deux déjà. Cherche le con­tact humain mais récolte l’in­dif­férence : la mère, obnu­bilée par la tarte aux ceris­es achetée à la boulan­gerie, le frère, rivé sur son portable.

La tragédie du viol cache avant tout la tragédie de l’in­com­mu­ni­ca­bil­ité. Pen­dant (refus inex­primable ver­bale­ment) et après (souf­france inex­primable à autrui) l’acte. L’indi­ci­ble.

Dédoublement : l’Autre est un Je

La ques­tion de l’i­den­tité imprègne toute la pièce, qui met en scène des per­son­nages alter ego les uns des autres.

D’abord, dédou­ble­ment d’An­na à tra­vers le per­son­nage de « la femme », énig­ma­tique, fan­toma­tique, et source d’in­cur­sions poé­tiques. Qui est-elle ? Existe-t-elle vrai­ment ? Le dou­ble d’An­na ? Son âme-sœur ? Sa voix intérieure ? Sur papi­er, il s’ag­it du témoin de l’a­gres­sion sex­uelle, qui nour­ri­ra un sen­ti­ment de cul­pa­bil­ité suite à son inac­tion pen­dant l’acte irré­para­ble. Au point de s’i­den­ti­fi­er pleine­ment à Anna :

Où que tu sois, qui que tu sois, tu es moi et je suis toi. Ta blessure est la mienne, et ses caress­es d’homme je les sens sur la même peau que toi.

Cette dual­ité n’est pas sans évo­quer un phénomène déjà décrit par des vic­times de viol: la sor­tie de soi au moment de l’acte, l’esprit/l’âme s’ar­rachant du corps pour se libér­er des sévices subis.

Advient le rap­proche­ment ultime : entre l’Autre absolu, le vio­leur, et la vic­time. Anna et Vic­tor entre­ti­en­nent un rap­port à la vie très sem­blable. D’où cette ques­tion pleine de soufre : Vic­tor représente-t-il ce qu’An­na aurait été en tant qu’homme ? L’Autre est-il un Je ?

Enfin, dédou­ble­ment de Vic­tor. D’une part, iden­ti­fi­ca­tion au frère (« Vic­tor, c’est un mec comme moi »). D’autre part, scis­sion de son iden­tité entre Moi con­scient, roman­tisme et moral­ité (favor­able aux droits des femmes et pour­fend­eur du machisme) et Moi incon­scient, giflé par les effluves de l’al­cool, excité par le con­texte de pré­da­tion noc­turne et par un instinct de bes­tial­ité ali­men­té par la cul­ture porno.

Zone grise : la banalité du mal

Tout con­verge vers une même embouchure : la zone grise. L’indéter­miné, l’ap­prox­i­ma­tion, le mélange, le trou­ble.

La cou­ver­ture du livre ? Un corps représen­té de manière floue. La com­mu­ni­ca­tion entre per­son­nages ? Con­fuse. Leurs rela­tions ? Inabouties. Leurs con­nais­sance et com­préhen­sion mutuelles ? L’ig­no­rance plutôt, en témoigne l’ou­bli de la mère con­cer­nant l’âge de sa pro­pre fille (28 ans au lieu de « 27 ») ! Le rap­port entre réal­ité et fic­tion ? Mys­térieux. Un faux drame (mau­vaise sorte de tarte) passe pour un vrai, un vrai drame (viol) passe pour un faux (déni de la mère et de la société). La chronolo­gie des scènes ? Non-linéaire, éclatée. Un bour­reau et une vic­time ? Au con­traire : une plu­ral­ité de vic­times et de bour­reaux. Con­sen­te­ment ou viol ? Ni noir ni blanc.

Anna, en plus de libér­er la parole refoulée et réprimée des femmes, de créer les con­di­tions idéales d’un débat de société en livrant un kaléi­do­scope de points de vue sur le viol, parvient à nous faire entr­er dans les entrailles du mon­stre, du mon­strueux, du mon­strueuse­ment banal, à nous faire descen­dre dans des boy­aux jumeaux des nôtres, à nous faire ressen­tir une expéri­ence de spec­ta­teur et d’ac­teur. Hors des sables mou­vants du juge­ment, la pièce de Pamela Ghis­lain nous trans­porte dans un mou­ve­ment de va-et-vient dans l’an­ticham­bre de l’hu­main et de l’in­hu­main. Hon­o­rant l’une des ver­tus les plus hautes de l’art : con­traire­ment à la philoso­phie, celui-ci ne se con­tente pas de pos­er des ques­tions, il nous les fait VIVRE. Jusque dans nos tré­fonds.

Anna, c’est l’his­toire d’un cri. À nous de l’en­ten­dre et de l’aider à tra­vers­er les couloirs du silence.

Julien-Paul Remy